Il est l’heure d’ouvrir la cinquième saison du blog et pas avec n’importe quel article. J’ai décidé de parler aussi de cinéma, dorénavant. Pour inaugurer cette catégorie, j’ai choisi deux films qui me tiennent à cœur. Bien qu’ils n’aient aucun lien concret, j’ai tendance à considérer La Chasse (2012) et Drunk (2020) comme les membres d’un diptyque. Après tout, ces long-métrages danois ont été réalisés par Thomas Vinterberg et rassemblent un casting similaire : Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen ou encore Lars Ranthe. Par-dessus tout, chaque film s’attarde sur le quotidien d’un professeur au bord de la dérive. Nous allons vérifier comment fonctionne le réalisme de ces films qui, avec subtilité, interrogent et questionnent nos limites morales. Cette analyse mettra en exergue leurs points communs mais aussi leurs différences. L’ensemble de l’article devrait être accessible à toutes et à tous ; les véritables spoilers étant réservés pour la troisième partie.

I. Du jardin d’enfants à la Terminale

Mads Mikkelsen, au Festival de Cannes, en 2012.
Bien qu’ils soient parfois sujets à débats, La Chasse et Drunk sont des films salués par la critique et plusieurs fois récompensés. La Chasse avait été nominé aux Oscars, dans la catégorie des meilleurs films en langue étrangère. Mads Mikkelsen avait remporté le prix de l’interprétation masculine, à Cannes. Drunk n’est pas en reste puisqu’il a obtenu le César et l’Oscar du meilleur film étranger.
Les deux films de Vinterberg ont des scènes d’ouverture similaires. Nous sommes plongés, in medias res, au sein de traditions danoises. Dans le premier, les membres du club de chasse n’hésitent pas à faire trempette dans l’eau glacée du mois de novembre. L’ambiance est festive et les protagonistes ont certainement bien bu. Sans surprise, le prologue de Drunk est tout aussi arrosé. Au rythme des premières notes de la chanson phare du film (What a life), des lycéens font une course rituelle, avant de semer la zizanie dans les tramways de Copenhague. Ces prologues posent bien évidemment le contexte, tout en présentant les personnages.
Dans La Chasse, Mads Mikkelsen incarne Lucas, un ancien professeur travaillant désormais au jardin d’enfants. Il semble bien intégré à la fête, et même plutôt conciliant et serviable, puisqu’il n’hésite pas à plonger dans l’eau glacée pour prêter main forte à un camarade dans le besoin. Dans Drunk, Martin (Mads Mikkelsen) est évidemment absent des festivités. Le montage coupe court à la fête pour révéler une salle des profs terne, dans laquelle la principale s’inquiète des dérives de ses élèves. Les salles de classe des quatre protagonistes du film sont alors dévoilées les unes après les autres. Si les trois amis de Martin ne respirent pas la joie de vivre, celui-ci propose des cours d’histoire particulièrement moroses et ennuyeux, qui n’inspirent ni intérêt ni respect à ses élèves.

Drunk : Nikolaj (M. Millang), Peter (L. Ranthe), Tommy (T. B. Larsen) & Martin (M. Mikkelsen)
Lucas, dans La Chasse, est un homme bien intégré. Il est apprécié par les enfants sur lesquels il veille et il fréquente régulièrement son frère Bruun (Lars Ranthe) ou la famille de son meilleur ami Theo (Thomas Bo Larsen). Néanmoins, à plus de 40 ans, Lucas est séparé de son ex-femme et de son fils. Il vit seul, avec sa chienne Fanny, et on comprend à demi-mot que cela fait jaser le reste du bourg, où tout le monde se connaît. Martin, dans Drunk, n’a même pas l’illusion que tout va bien. Alors qu’il fête les 40 ans de son ami Nikolaj (le prof de psycho, Magnus Millang) en compagnie de Tommy (le prof de sport, Thomas Bo Larsen) et Peter (le prof de musique, Lars Ranthe), il boit un verre de trop et fond en larmes. Ses collègues de travail comprennent qu’il souffre de dépression, tant à cause de la situation au lycée que de sa vie personnelle, sa femme Anika (Maria Bonnevie) étant devenue particulièrement distante.
En dépit de toutes les similitudes entre La Chasse et Drunk, une différence capitale est mise en exergue. Lucas est un homme ordinaire dont un élément déclencheur va provoquer une véritable descente aux enfers. En effet, un mensonge hasardeux de Klara (Annika Wedderkopp), la fillette de son meilleur ami, incite tout le monde à croire qu’il agresse sexuellement les enfants du jardin. Au contraire, Martin est déjà au bord du gouffre et va essayer, notamment par le biais de l’alcool, de s’en sortir… La Chasse est un film sombre et suffoquant, dans lequel l’espoir s’étiole comme au fond d’un entonnoir. Le rythme est lent et soutenu à la fois, car il ne faut même pas deux mois pour que l’existence de Lucas devienne un calvaire. L’atmosphère de Drunk est plus équilibrée, alternant entre des hauts et des bas, au cours de toute l’année scolaire (du mois d’août au mois de juin, au Danemark). Les deux longs-métrages, liés à bien des égards, vont ainsi aborder une vision des choses et des thèmes assez différents.
| II. Une science sociale | III. L’analyse de scènes clés | Conclusion : Des œuvres amorales ? |
Il me faudra vraiment voir Festen, et revoir la Chasse. J’ai ici beaucoup moins de choses à dire sur Annette (ce dernier est plus sujet à interprétation également), et cela fait déjà plusieurs années que j’ai vu la Chasse, je ne conserve donc qu’une ambiance générale en mémoire. Mais je comprends parfaitement pourquoi tu en fais un dyptique, non seulement par le réalisateur et les acteurs, mais aussi par leur action réaliste, sans jugement moralisateur, par leur crudité parfois aussi. C’est un vrai plaisir de découvrir la Chasse et notamment l’analyse des scènes-clés, ainsi. Bien sûr que c’est évident, mais les mises en scène sont aussi bien scénarisées qu’un roman, et ainsi aucun cadrage ou symbolique ne devrait m’étonner,mais ces détails me surprennent chaque fois tant ils sont criants de choix et de précision. Je suis aussi ravie d’avoir ainsi (un peu) pu découvrir le cinéma danois avec toi, même si je n’en ai pas vu autant.
Par ailleurs, la Chasse me fait immanquablement penser à We need to talk about Kevin, film britannique où on suit le quotidien et les souvenirs d’une mère, qui peine à comprendre pourquoi elle a un fils psychopathe. Le village autour d’elle lui fait subir une grande discrimination et une hostilité sans pareille, comme si c’était sa faute. Là aussi, c’est l’effet de foule, l’idée qui se répand comme un virus dans la société.
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C’est sûr que La Chasse et Festen méritent aussi d’être vus. Submarino aussi éventuellement. Merci pour le conseil et pour le commentaire !
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Très intéressant comme diptyque ! Drunk est dans ma liste de films à voir. Si le propos de La Chasse est très intéressant, je ne suis pas certaine d’être prête émotionnellement à le regarder (rien que le fait qu’on ait tué son chien, ça fait partie des scènes que j’arrive plus à visualiser ou dont la mention m’est difficile). Peut-être un jour parce que tout ce que en dis donne envie !
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J’espère que Drunk te plaira ! En général, il touche les gens à qui je le conseille. Ah, si tu ne te sens pas, effectivement, je ne t’encourage pas à passer le cap de La Chasse. Il y a des films comme ça. Merci pour ton commentaire !
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