Dossier #5 : La Chasse et Drunk | Le diptyque de Thomas Vinterberg

Il est l’heure d’ouvrir la cinquième saison du blog et pas avec n’importe quel article. J’ai décidé de parler aussi de cinéma, dorénavant. Pour inaugurer cette catégorie, j’ai choisi deux films qui me tiennent à cœur. Bien qu’ils n’aient aucun lien concret, j’ai tendance à considérer La Chasse (2012) et Drunk (2020) comme les membres d’un diptyque. Après tout, ces long-métrages danois ont été réalisés par Thomas Vinterberg et rassemblent un casting similaire : Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen ou encore Lars Ranthe. Par-dessus tout, chaque film s’attarde sur le quotidien d’un professeur au bord de la dérive. Nous allons vérifier comment fonctionne le réalisme de ces films qui, avec subtilité, interrogent et questionnent nos limites morales. Cette analyse mettra en exergue leurs points communs mais aussi leurs différences. L’ensemble de l’article devrait être accessible à toutes et à tous ; les véritables spoilers étant réservés pour la troisième partie.

Mads Mikkelsen, au Festival de Cannes, en 2012.

Bien qu’ils soient parfois sujets à débats, La Chasse et Drunk sont des films salués par la critique et plusieurs fois récompensés. La Chasse avait été nominé aux Oscars, dans la catégorie des meilleurs films en langue étrangère. Mads Mikkelsen avait remporté le prix de l’interprétation masculine, à Cannes. Drunk n’est pas en reste puisqu’il a obtenu le César et l’Oscar du meilleur film étranger.

Les deux films de Vinterberg ont des scènes d’ouverture similaires. Nous sommes plongés, in medias res, au sein de traditions danoises. Dans le premier, les membres du club de chasse n’hésitent pas à faire trempette dans l’eau glacée du mois de novembre. L’ambiance est festive et les protagonistes ont certainement bien bu. Sans surprise, le prologue de Drunk est tout aussi arrosé. Au rythme des premières notes de la chanson phare du film (What a life), des lycéens font une course rituelle, avant de semer la zizanie dans les tramways de Copenhague. Ces prologues posent bien évidemment le contexte, tout en présentant les personnages.

Dans La Chasse, Mads Mikkelsen incarne Lucas, un ancien professeur travaillant désormais au jardin d’enfants. Il semble bien intégré à la fête, et même plutôt conciliant et serviable, puisqu’il n’hésite pas à plonger dans l’eau glacée pour prêter main forte à un camarade dans le besoin. Dans Drunk, Martin (Mads Mikkelsen) est évidemment absent des festivités. Le montage coupe court à la fête pour révéler une salle des profs terne, dans laquelle la principale s’inquiète des dérives de ses élèves. Les salles de classe des quatre protagonistes du film sont alors dévoilées les unes après les autres. Si les trois amis de Martin ne respirent pas la joie de vivre, celui-ci propose des cours d’histoire particulièrement moroses et ennuyeux, qui n’inspirent ni intérêt ni respect à ses élèves.

Lucas, dans La Chasse, est un homme bien intégré. Il est apprécié par les enfants sur lesquels il veille et il fréquente régulièrement son frère Bruun (Lars Ranthe) ou la famille de son meilleur ami Theo (Thomas Bo Larsen). Néanmoins, à plus de 40 ans, Lucas est séparé de son ex-femme et de son fils. Il vit seul, avec sa chienne Fanny, et on comprend à demi-mot que cela fait jaser le reste du bourg, où tout le monde se connaît. Martin, dans Drunk, n’a même pas l’illusion que tout va bien. Alors qu’il fête les 40 ans de son ami Nikolaj (le prof de psycho, Magnus Millang) en compagnie de Tommy (le prof de sport, Thomas Bo Larsen) et Peter (le prof de musique, Lars Ranthe), il boit un verre de trop et fond en larmes. Ses collègues de travail comprennent qu’il souffre de dépression, tant à cause de la situation au lycée que de sa vie personnelle, sa femme Anika (Maria Bonnevie) étant devenue particulièrement distante.

En dépit de toutes les similitudes entre La Chasse et Drunk, une différence capitale est mise en exergue. Lucas est un homme ordinaire dont un élément déclencheur va provoquer une véritable descente aux enfers. En effet, un mensonge hasardeux de Klara (Annika Wedderkopp), la fillette de son meilleur ami, incite tout le monde à croire qu’il agresse sexuellement les enfants du jardin. Au contraire, Martin est déjà au bord du gouffre et va essayer, notamment par le biais de l’alcool, de s’en sortir… La Chasse est un film sombre et suffoquant, dans lequel l’espoir s’étiole comme au fond d’un entonnoir. Le rythme est lent et soutenu à la fois, car il ne faut même pas deux mois pour que l’existence de Lucas devienne un calvaire. L’atmosphère de Drunk est plus équilibrée, alternant entre des hauts et des bas, au cours de toute l’année scolaire (du mois d’août au mois de juin, au Danemark). Les deux longs-métrages, liés à bien des égards, vont ainsi aborder une vision des choses et des thèmes assez différents.

II. Une science socialeIII. L’analyse de scènes clésConclusion : Des œuvres amorales ?

Les films et séries de ma vie

Bien que je sois passionnée de jeux vidéo (lesquels constituent la thématique de ce blog) ; ma première allégeance est allée envers le cinéma. Nous avons tous des films et séries que nous aimons particulièrement. En ce qui me concerne, j’ai été capable de visionner certaines œuvres un nombre incalculable de fois, si bien que l’on pourrait qualifier cela d’obsessionnel ! Plus sérieusement, il serait très compliqué de faire la liste de tous les films (et séries) que j’ai adorés, au cours de ma vie. Il y a mêmes des chef-d’œuvre dont je ne parlerai pas comme l’anime Dragon Ball Z, ou Hook (1991), car je suis incapable de les raccrocher à un souvenir particulier, ni certaine qu’ils aient eu un impact suffisamment important sur moi. Car oui, les films et séries dont je m’apprête à vous parler symbolisent une période de ma vie, ou ont vraiment participé à ma construction en tant qu’amatrice de pop culture, voire même en tant qu’individu. « La vie imite l’Art bien plus que l’Art n’imite la vie », disait Oscar Wilde.

Enfance et évasion [1992-2003]

Commençons cette rétrospective sur des chapeaux de roues, ou plutôt de gnous. Le premier film de ma vie est sans nul doute Le Roi Lion, sorti au cinéma en 1994, alors que j’avais deux ans. Je ne me rappelle clairement pas du premier visionnage (ma première peluche est Simba, cela vous donne la couleur), mais je peux avancer avec certitude que la cassette vidéo a tourné dans le magnétoscope en boucle, à une époque. Bien sûr, je devais parfois accorder une trêve à mes parents avec… Le Roi Lion 2 ! Ils ne vont pas se plaindre : d’autres parents ont été victimes d’obsessions chroniques sur La Reine des Neiges ! Je continue à regarder Le Roi Lion régulièrement. Ce film m’a accompagné toute ma vie et devient étrangement de plus en plus intense à visionner. Quand j’étais enfant, il devait symboliser une aventure haute en couleurs et en chansons, tout au plus. Aujourd’hui, je me projette davantage sur le Simba adulte, qui doit apprendre à surmonter la nostalgie ou la mort de son père, pour faire face à ses responsabilités.

L’autre grande œuvre de mon enfance m’a toujours accompagnée, elle aussi. Je vous laisse deviner. C’est une saga. Le héros avait à peu près mon âge, si bien que j’ai grandi avec et que – même si sa créatrice est devenue folle – je n’ai pas envie de me fâcher avec lui. Je parle évidemment d’Harry Potter. J’ai des souvenirs assez distincts de ma découverte d’Harry Potter à l’école des sorciers. J’avais neuf ans et mon école primaire avait décidé de nous amener le voir au cinéma. Cette année-là, (et je ne parle pas de Claude François), nous découvrions également Le Seigneur des Anneaux, pour lequel j’ai beaucoup d’estime, mais qui ne m’a pas autant marquée. En revanche, après avoir franchi le mur du Chemin de Traverse, je n’avais plus aucune envie de faire marche arrière. Je me souviens encore du suspense et des rebondissements offerts par les premiers films, avant que je ne préfère découvrir l’histoire par l’intermédiaire des bouquins. A l’image du Roi Lion, Harry Potter était une promesse d’évasion et de voyage. Et c’est aussi un récit initiatique. J’ai vu chaque épisode de la saga au cinéma, si bien qu’il a été émouvant de découvrir le huitième et dernier opus en 2011. Après dix ans, une page se tournait.

A peine deux ans plus tard, en 2003, je découvris un film dont j’allais tomber éperdument amoureuse. Il s’agissait de Pirates des Caraïbes, la célèbre adaptation d’une attraction de Disney. Après les lions et les sorciers, je me laissai embarquer dans une aventure de corsaires. Le long-métrage de Gore Verbinski n’a fait qu’accentuer mon goût pour le cinéma. C’est aussi avec ce film que j’ai commencé à développer un certain penchant pour les méchants. Croyez-le ou non, à onze ans, je soutenais plus le capitaine Barbossa que Jack Sparrow ! Aujourd’hui, je considère toujours Pirates des Caraïbes comme un film d’aventure spectaculaire, tant au niveau des personnages et des péripéties, que de la musique épique de Hans Zimmer.

Adolescence et irrévérence [2004-2008]

Si les films de cette liste m’ont bouleversée positivement, j’ai envie d’accorder une place au pire film de ma vie. Entendons-nous bien, The Grudge (2004) n’est pas mauvais mais… très traumatisant. La créature de ce film profite de mes cauchemars (ou paralysies du sommeil) pour me rendre visite, encore aujourd’hui. Je ne peux même pas voir l’affiche ni entendre le son guttural émis par cette chose, sans frissonner. (Quoi ? Vous vouliez une image ? Rêvez pas, c’est mort.)

Nous ne restons que quatre ans au collège, et pourtant nous changeons beaucoup. Dès le début de la 4e, les charmants bambins se métamorphosent en adolescents. A ce titre, on accorde moins de place à la féerie, et on veut à tout prix prouver sa maturité, au point de devenir ridiculement rebelle. J’imagine que cela concorde parfaitement avec l’évolution de mes goûts cinématographiques. Si j’aimais déjà l’acteur Robert De Niro depuis longtemps (notamment après l’avoir vu dans L’éveil), je commençai à entretenir une passion dévorante pour sa filmographie qui – il faut le dire – est ponctuée de plusieurs films de mafia. Encore aujourd’hui, mon film favori est certainement Casino, réalisé par Martin Scorsese en 1995. Je dus le découvrir à la fin du collège et je tombai immédiatement sous son charme. L’histoire prend place à Las Vegas où Sam (Robert De Niro) et Nicky (Joe Pesci) tentent de se faire une place. Ils y rencontrent notamment Ginger (Sharon Stone), une courtisane irrésistible. On pourrait croire que Casino fait l’apologie de ce monde de strass et de paillettes où les apparentes bonnes manières dissimulent le meurtre et la trahison ; mais il n’en est rien. Le film de Martin Scorsese, tel le mythe d’Icare, dépeint des personnages qui se brûlent les ailes et connaissent une véritable descente aux enfers. Oh et je valide les flash-back, la voix-off ainsi que les costumes de Robert De Niro.

C’est en 2005 que sort Les Producteurs, l’adaptation d’une célèbre comédie musicale de Broadway. Je le découvris environ trois ans plus tard, au beau milieu de mes années de lycée. Le film raconte l’histoire de Leo (Matthew Broderick) et Max (Nathan Lane), qui décident de monter un flop, à Broadway, afin de garder ensuite une grande partie de l’argent qui a été investi dans le spectacle. Il s’agit d’une satire du show-business, qui n’épargne personne et parodie Adolf Hitler de manière assez mémorable. J’avais endoctriné ma meilleure amie de l’époque puisque nous nous étions déguisées en Leo et Max, le jour du carnaval, en première. Les Producteurs est certainement révélateur de l’humour bien particulier qui allait devenir le mien. Le film n’a sans doute fait qu’accentuer mon amour pour les comédies musicales, en plus de me donner envie de porter des chaussures bicolores des années 50.

Passage à l’âge adulte et construction [2009-2011]

Le lycée fut une période charnière en terme de découvertes. Ça n’a rien de surprenant. Enfant, nous cherchons à ressembler à nos héros favoris, sans y croire réellement. Un peu plus vieux, on est en quête de repères pour se construire véritablement. Fidèle à mes origines, j’avais décidé de suivre la section européenne d’italien, au lycée. Pendant ce cours renforcé, le professeur nous fit découvrir Une Journée Particulière (1977). Durant la seconde guerre mondiale, Antonietta, une mère au foyer (Sophia Loren) tente d’échapper à un quotidien monotone et dévalorisant. C’est alors qu’elle rencontre un homme solitaire qui va changer sa vie : Gabriele (Marcello Mastroianni). Or, celui-ci cache son homosexualité. Une Journée Particulière n’est pas un film que j’ai vu un grand nombre de fois, mais il m’a marquée au fer rouge. Non seulement il m’a fait découvrir deux comédiens immenses, mais il m’a initiée au cinéma italien. C’est aussi et surtout la première fois que j’ai été à ce point sensible à un film abordant des thématiques LGBT+.

Ma plus importante découverte cinématographique se passe aussi au lycée. Nous sommes en 2009, j’ai dix-sept ans et suis en terminale littéraire. Comme le lecteur DVD est tombé en panne, nous décidons de sortir une vieille cassette vidéo. Nous jetons notre dévolu sur Le Bossu de Notre-Dame (1996), un Disney que je n’ai jamais plus apprécié que cela, mais que j’ai envie de redécouvrir. Et dès les premières minutes, la claque est monumentale. Il ne faut pas plus d’une chanson pour que je tombe amoureuse de l’atmosphère, de l’histoire et du narrateur : Clopin Trouillefou. Le revisionnage du Disney m’incite à me renseigner sur le mythe de Notre-Dame de Paris, qui a vu éclore de nombreuses adaptations. Je suis très vite impressionnée par la prestation de Daniel Lavoie, incarnant Frollo, dans la comédie musicale de 1998. J’enchaîne avec le roman, et je tombe cette fois-ci sous le charme de la plume de Victor Hugo, qui n’a pas son égal pour narrer des histoires tragiques. Les dés sont jetés. La fatalité a frappé. Le Bossu de Notre-Dame va orienter ma vie tant professionnelle que personnelle. Après le BAC, je décide d’aller en fac de lettres. En Master, je ferai deux années de recherche sur Victor Hugo. Après quoi, je deviendrai professeur de français. En 2010, je tiens par ailleurs un blog sur lequel je parle de Notre-Dame de Paris. Le pseudo de Hauntya commence à fleurir dans mes commentaires, et fin 2011, nous allons voir ensemble un concert rendant hommage à la comédie musicale, à Paris… Je me demande parfois à quoi aurait ressemblé ma vie si le lecteur DVD avait tenu bon, ce jour-là…

Le Bossu de Notre-Dame a eu un impact « monumental » sur ma vie, et je ne dis pas ça parce que ça parle d’une cathédrale. Cela m’a éveillé à la littérature du dix-neuvième siècle ou du tout début du vingtième siècle. Je devins ainsi tout aussi fan des Misérables dont, malheureusement, aucune adaptation cinématographique ne mérite de figurer ici. Outre Jean Valjean et Javert, je découvris Le Fantôme de l’Opéra. Le personnage imaginé par Gaston Leroux a été de nombreuses fois adapté. Rien ne vaut la comédie musicale de 1986, elle-même portée au cinéma en 2004. Je n’ai vu le film de Joel Schumacher qu’en 2011, mais il ne fit qu’accentuer mon goût pour les comédies musicales ou les personnages brisés. C’est d’ailleurs de là que vient mon pseudonyme sur internet : F. de l’O.

Bien qu’il soit sorti en 2013, Dans l’ombre de Mary m’a aidé à traverser, d’une certaine façon, une période de ma vie qui s’est déroulée deux ans plus tôt. Si c’est trop intime pour en parler ici, du mois puis-je aborder les thématiques du film, qui narre la rencontre houleuse entre Walt Disney (Tom Hanks) et P. L. Travers (Emma Thompson), avant la conception du film Mary Poppins. Je ne l’ai pas précisé mais, petite, j’ai dû voir cette comédie musicale presque autant que Le Roi Lion. Non seulement Dans l’ombre de Mary est très intéressant, mais c’est aussi une vraie madeleine de Proust pour celles et ceux qui ont grandi avec la gouvernante volante. Dans l’ombre de Mary aborde des thématiques puissantes comme les blessures d’enfance, les relations parentales et le besoin de pardonner pour continuer à avancer. Mon seul regret est que le titre français ne soit pas plus fidèle à l’original, tellement plus révélateur : Saving Mr. Banks.

Années d’études et séries [2012-2016]

Une nouvelle ère débute en 2011-2012, alors que j’ai 19 ou 20 ans. A cette époque, je suis en fac de lettres, à Avignon. Je n’ai jamais regardé beaucoup de séries, et pourtant l’une d’entre elles va me réconcilier avec le genre. Je pense à un logo qui grésille puis à une musique épique. Je pense évidemment à Game of Thrones. J’ai la chance d’avoir suivi la série peu de temps après la sortie de la première saison. De fait, j’ai été témoin de son essor et de l’impact monumental qu’elle a eu sur le public, dans les années 2010. Je suis contente d’avoir connu cette époque où la plupart des gens attendaient la saison suivante, en spéculant et en élaborant des théories diverses et variées. Game of Thrones a entraîné une telle folie collective que tout le monde – ou presque – regardait l’épisode le soir-même, pour ne pas se faire spoiler, et pour mieux attendre la semaine suivante avec impatience. Les méthodes de diffusion ayant changé, j’ai l’impression que nous ne rencontrerons pas une telle frénésie de sitôt. Il est inutile de préciser que je n’ai pas aimé Game of Thrones juste parce que c’était populaire. A mon sens, cette œuvre a permis de redorer le blason des séries. Les chutes des épisodes la rendaient addictive et les effets spéciaux n’avaient pas à rougir face à des productions hollywoodiennes. Vous connaissez mon affection pour les personnages sournois ou brisés et j’étais bien sûr du côté de Littlefinger ou de Stannis Baratheon. Bien sûr, la fin a été tant bâclée qu’elle en a déçu plus d’un. Mais selon moi, ce n’est pas une raison pour nier l’impact monumental de cette œuvre sur la pop culture.

A la même époque, j’ai découvert une série plus ancienne, qui datait de 2000-2005. Il s’agit de Queer as Folk (US). La série dépeint la vie d’un groupe d’amis gays, vivant à Pittsburgh. Elle se concentre principalement sur Brian, un Dom Juan gay des temps modernes. En matière d’érotisme, la série n’a pas froid aux yeux. Elle ne se concentre pourtant pas exclusivement sur le sexe, loin de là. Queer as Folk narre les déboires et les joies d’amis âgés entre 20 et 30 ans. La série le fait avec une telle authenticité qu’on s’identifie à eux ou qu’on finit par les considérer comme des copains de longue date. De fait, bien que les épisodes soient relativement indépendants, on devient addict. Or, vers 2012-2013, il était plus difficile d’accéder au contenu audio-visuel que l’on souhaitait. Je me souviens avoir exploré de nombreux magasins de DVD d’occasion, afin de compléter ma collection. Enfin, Queer as Folk est une œuvre avant-gardiste et phare pour la communauté LGBT+. Encore aujourd’hui, elle reste chère aux yeux de nombreuses personnes ayant appris à se connaître, à travers elle.

L’ère des séries n’est pas terminée, loin de là. En 2010 sortit une série qui n’avait pas à pâlir face à Game of Thrones. Malheureusement, elle a duré plus longtemps, au point de perdre grandement en qualité. Qu’importe, car les premières saisons étaient très spectaculaires. J’ai mis quelques années avant de me lancer dans The Walking Dead, et surtout d’en devenir fan. De fait, je devais avoir 22 ou 23 ans, et je poursuivais mes études à Montpellier. Si j’ai mis autant de temps pour découvrir la série, c’est parce que – je le confesse – j’avais peur des morts-vivants, notamment à cause d’un certain Resident Evil, découvert trop tôt. Non seulement The Walking Dead m’a réconcilié avec ces viles créatures, mais elle m’a également permis de renouer avec les jeux vidéo. Je crois sincèrement que si je n’avais pas décidé de jouer à l’adaptation Telltale de The Walking Dead, d’abord sur PC ; je n’aurais pas rebasculé de la sorte dans le monde des jeux vidéo. Je ne peux qu’être redevable envers la série, pour cela. Oh, et j’étais fascinée par le personnage du Gouverneur aussi. Oui, je sais, je suis irrécupérable, mais son arc de rédemption (qui s’avère être un échec à cause de sa monstruosité) m’avait énormément marquée.

Entrée dans la vie active [2017-2020]

Une autre série a changé ma vie, en 2019. Elle était sortie deux ans plus tôt, mais, comme elle était trop populaire, j’avais refusé de la voir, par simple esprit de contradiction. Ce qu’on peut être bête. J’avais 26 ou 27 ans et j’étais désormais dans la vie active, puisque j’étais professeur, en Seine et Marne. C’est là que j’ai découvert La Casa de Papel. D’une certaine façon, j’ai renoué avec d’anciens amours, puisque cette série espagnole est une sorte de huis-clos, resserré autour d’une bande de braqueurs, aux personnalités hautes en couleurs et dont les dialogues rappellent le cinéma de Tarantino. Je suis très tôt tombée sous le charme du personnage de Berlin, (un dandy incarné par Pedro Alonso), non pas à cause des facettes problématiques de sa personnalité ; mais de sa relation avec son frère, Le Professeur, (interprété par Alvaro Morte). Mystic Falco s’est, pour sa part, identifié à la tête pensante du braquage. Ainsi, nous nous sommes projetés sur les scènes fraternelles entre les deux personnages et cela a scellé notre amitié. Les parties suivantes de La Casa de Papel sont probablement moins flamboyantes mais nous avons retrouvé ces deux personnages que nous aimions tant, avec plaisir. Au fil des saisons, ils dévoilaient davantage leur humanité, ce qui facilitait l’identification. J’en suis venue à la conclusion que, une fois adulte, on ne cherche plus à imiter des personnages ou à se construire à travers eux. On cherche, dans les séries et les films, des choses qui nous sont familières ou qui nous ressemblent. Pour couronner le tout, j’ai eu la chance de rencontrer Pedro Alonso, à Paris, en 2019. Le comédien était tout aussi charismatique que son personnage (moins le côté psychopathe). Un souvenir que je conserve précieusement.

Bien que L’Orphelinat soit sorti en 2007, le film a une signification très différente pour moi, depuis 2020. L’année 2020-2021 est l’une des pires de mon existence, pour des raisons sur lesquelles je ne reviendrai pas. Ce film d’horreur espagnol réalisé par Juan Antonio Bayona et du même ton que Le Labyrinthe de Pan ; revisite de façon tragique le mythe de Peter Pan. Ses thématiques vont de la perte de l’innocence, jusqu’au deuil en passant par la culpabilité. Je pense qu’il sera difficile à visionner, désormais, mais d’autant plus essentiel. (Retrouvez mon article sur L’Orphelinat, rédigé sur Pod’Culture.)

Un nouveau départ [2021-2022]

Récemment, je me suis fait la réflexion qu’il est moins fréquent que je devienne absolument fan d’une œuvre. Sommes-nous forcément blasés, quand on atteint 30 ans ? Ou suis-je simplement devenue plus sélective ? Peut-être n’ai-je simplement plus besoin d’œuvres pour me construire, comme autrefois ? Et pourtant, en 2022, je suis de nouveau tombée amoureuse d’un film. Cela n’était pas arrivé depuis longtemps, si l’on constate la longue ère de séries. J’ai ainsi donc découvert Drunk, un film danois dans lequel Mads Mikkelsen incarne un professeur dépressif qui se met à boire, avant d’aller faire cours. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le long-métrage n’est ni déprimant, ni une apologie de l’alcoolisme. Au contraire, on a de l’empathie pour ces professeurs qui font le point sur leur existence, et font de leur mieux pour s’en sortir. A ce titre, la scène finale est absolument merveilleuse. Drunk est un excellent film, c’est certain, mais je l’ai surtout découvert au bon moment. Après avoir moi-même traversé une période difficile, je venais d’entreprendre un nouveau départ. Ainsi, peu importe notre âge, des œuvres peuvent continuer à nous toucher en plein cœur ou à illustrer un stade de notre existence. Je me demande, parfois, quelle sera la prochaine œuvre qui me touchera à ce point, ou qui m’accompagnera aussi longtemps. Je ne suis pourtant pas pressée de le découvrir. Chaque chapitre mérite d’être savouré, avant qu’une nouvelle page ne se tourne. Si vous avez aussi envie de vous prêter à cet exercice, n’hésitez pas à me faire part de vos films et séries de prédilection, dans les commentaires, sur twitter, voire même en faisant votre propre article.

L’analyse de Death Stranding | « L’été où j’ai grandi »

Nous sommes le 1er juin 2022 lorsque je m’apprête à lancer Death Stranding sur PlayStation 5. Ma vie a basculé depuis un an et demi et aucun jeu ne m’a véritablement fait vibrer depuis Little Nightmares II (février 2021) et The Last of Us Part II (juin 2020). Les aléas de la vie m’ont-ils rendue hermétique à l’immersion proposée par les jeux vidéo ? Dois-je me détourner quelque peu de ma passion à l’aube de mes 30 ans ? Très tôt, l’aventure de Sam Bridges m’intrigue. Je me laisse surprendre par l’histoire, a priori cryptique, puis transporter (sans mauvais jeu de mots) par le gameplay. Pendant très exactement un mois, le jeu occupe à la fois mes pensées et mon temps libre. Il fait écho en moi et m’aide à passer un cap, allant jusqu’à me souhaiter un heureux anniversaire le jour fatidique. A l’heure où j’écris cet article, je n’ai pas touché à Death Stranding depuis presque deux mois. Il continue pourtant à occuper mes pensées, après y avoir laissé une marque aussi indélébile que l’empreinte d’un échoué. Death Stranding est de ces jeux que j’oublierais volontiers simplement pour avoir la satisfaction extatique de le découvrir une nouvelle fois. Par son intrigue, son gameplay, ses personnages et son dénouement, il s’est hissé sans problème auprès de mes œuvres vidéoludiques favorites.

Il y a tant à dire sur cette aventure ineffable, difficile à résumer et encore plus à analyser. Death Stranding est un jeu d’un genre nouveau, qui, tout en abordant des thématiques vieilles comme le monde, le fait avec modernisme et témérité. Ambivalente par définition, la dernière création de Hideo Kojima n’hésite pas à renforcer l’immersion jusqu’à son paroxysme, afin de mieux briser le quatrième mur par la suite. Death Stranding n’est pas seulement une lettre d’amour aux jeux vidéo, mais aussi à l’art et au cinéma. Cet assemblage de cultures et de croyances variées est le terrain de jeu de personnages authentiques, inextricablement liés les uns aux autres. Hideo Kojima le reconnaît lui-même : « Je ne veux pas que mes personnages soient de simples lignes de code. Il faut qu’ils soient comme de vraies personnes, qu’ils soient vivants, organiques. Je veux également retranscrire les difficultés qu’ils traversent. » C’est pourquoi cette analyse se fera à travers le prisme des personnages principaux de Death Stranding. Sans doute est-il inutile de préciser que cet article comporte des spoilers.

A strand game

Bridget Strand, le pont entre les mondes

Étendue dans un lit d’hôpital, Bridget Strand (Lindsay Wagner) sait que ses jours sont comptés. Au-dessus de son lit planent les entremêlements de fils dont sa vie dépend, désormais. Ils évoquent aussi la pluie battante qui s’écrase sur le sol, dehors, privant la terre de toute vie. Bridget Strand est la dernière Présidente des États-Unis. Elle espère que son rêve d’unifier les villes survivantes ne s’éteigne pas avec elle. Bridget Strand est à l’origine de tout. Et son nom l’indique. Les personnages de Kojima, aussi authentiques soient-ils, demeurent à la fois symboliques et fonctionnels. C’est pourquoi l’onomastique est très révélatrice. Bridget est un dérivé de « bridge », le « pont » en anglais. Strand renvoie directement au titre du jeu. Ce mot désigne à la fois les liens et les rivages mais aussi l’échouement des grands animaux marins sur la plage. C’est par le Death Stranding que tout a commencé. La sixième extinction de masse a bouleversé l’ordre naturel des choses. La destruction du monde a réduit à néant la barrière qui séparait les morts des vivants. Les âmes en peine des défunts errent sur la terre, pareilles à des échoués. La pluie battante prive les êtres vivants de leur jeunesse et la moindre mort provoque une néantisation dévastatrice. La planète est devenue un environnement hostile dans lequel il faut lutter chaque jour pour survivre. Pour se préserver de la pluie mortelle et des échoués, les survivants se réfugient dans des bunkers, en ville voire à l’écart de toute civilisation. Les liens humains se sont complètement disloqués. C’est pourquoi Bridget Strand souhaite raviver les anciens États-Unis d’Amérique, en créant les UCA. Les êtres humains doivent apprendre à se reconnecter les uns aux autres, pour survivre.

Comme Hideo Kojima le dit lui-même, Death Stranding est un jeu d’un genre nouveau. Il s’agit d’un strand game, consistant à « créer et renforcer des liens, dans tous les sens du terme. » D’autres jeux ont exploité cette mécanique de gameplay par le passé, mais elle n’était pas forcément au centre de l’intrigue et de toutes les préoccupations. Au contraire des titres dont nous sommes coutumiers, il n’est plus question de manier le bâton ou une arme pour progresser. Tuer est pénalisant. L’intrigue ne se termine pas par un affrontement sempiternel contre le boss final. Bridget Strand, ni morte, ni vivante, se révèle également être Amélie, celle qu’elle présentait comme sa fille : un agent d’extinction. Là aussi, l’identité du personnage était révélé par son prénom. Amélie est composé du mot français « âme » et du mot anglais « lie », signifiant mensonge. En dépit de cette trahison, les joueurs n’ont pas à terminer le jeu ni par la violence ni par le meurtre. Au contraire, il est nécessaire de jeter son arme afin d’étreindre Amélie, dans un ultime geste pacifiste.

Sam Bridges, le bâton et la corde

Tout comme Amélie, certaines personnes possèdent des facultés extraordinaires. Le DOOMS permet de percevoir les échoués ou encore de se téléporter sur la grève, un entre-deux liant la terre à l’au-delà. Certains individus sont même capables de revenir d’entre les morts. Il s’agit des rapatriés. Sam Bridges (Norman Reedus), le protagoniste, est l’un d’entre eux. Sam est coutumier de l’errance dans les montagnes, afin de livrer des colis à autrui, mais aussi et surtout de fuir tout contact humain. Après avoir visité Bridget, sa mère adoptive, sur son lit de mort ; Sam accepte, à contre-cœur, de réaliser sa dernière volonté. Il participera activement à la reconstruction des UCA. Pour ce faire, il sera aidé d’un brise-brouillard, l’aidant à détecter les échoués. On utilise comme diminutif BB. Et pour cause, il s’agit d’un fœtus enfermé dans une capsule transparente et permettant de renforcer le lien entre les vivants et les morts.

Le lien, c’est décidément tout ce qui importe dans Death Stranding. L’idée du jeu est pensée autour d’une nouvelle de Kōbō Abe baptisée Nawa (La corde), comme l’expliquait Kojima en 2016 : « Le bâton est le premier outil crée par l’humanité, pour se protéger. Le second outil est la corde. La corde est un outil utilisé pour mettre en sécurité, pour rapprocher les choses qui vous sont chères. La plupart des jeux utilisent le bâton. On frappe, on tire, on attaque. La communication ne se fait souvent que de cette manière. Je voudrais que les gens communiquent non plus par l’équivalent du bâton, mais par celui de la corde. » La corde représente à la fois l’outil manié par Sam pour franchir les obstacles et livrer les colis, mais aussi les connexions qui existent entre les individus. Le porteur est à la fois le vecteur de ces reconnexions et un fervent critique de celles-ci. De prime abord, Sam ne croit pas en la reconstruction du pays et ne pense pas fondamentalement que le monde puisse ou doive être sauvé.

Outre la corde, la main est un autre symbole redondant dans le jeu. C’est la main qui tient la corde, mais c’est aussi celle dont les échoués laissent l’empreinte lorsqu’ils se déplacent ou touchent Sam. C’est une main qui blesse mais qui recherche le contact. Comme les vivants, les échoués ont peur d’être oubliés. Cette main, on la retrouve jusque dans la forme des cristaux chiraux. Elle est omniprésente. Or, Sam a la phobie du contact physique. Death Stranding est un jeu plus lucide que manichéen, qui est capable de condamner ce qu’il défend. Le jeu se veut une critique acerbe du monde moderne, dans lequel les individus ne se voient plus physiquement, mais à travers des écrans. Ils fuient le contact humain et les relations s’émiettent. Les gens ne se soucient plus que du nombre de likes, qui constituent par ailleurs la source de récompense majeure du jeu. Et pourtant, en dépit de cette omniprésence discutable des réseaux sociaux, ce sont eux qui vont permettre aux humains de renouer et d’oser retourner les uns vers les autres. Sam a la mission de connecter les différentes villes et autres habitations plus isolées, au même réseau, afin de raviver la civilisation. Les survivants correspondront de nouveau entre eux, ne serait-ce que par mails. Sam parviendra même à rassembler physiquement un couple qui s’était perdu de vue. Il sauvera des villes entières, grâce à l’apport de vivres et de matières premières et – plus important – il redonnera le goût de l’échange et de la vie aux habitants les plus désabusés.

Mama, le cordon ombilical

J’ai beaucoup mentionné la corde, mais elle est intimement liée au cordon ombilical. C’est lui qui, même s’il est artificiel, permet de connecter Sam à son BB. C’est aussi lui qui, intangible, retient les échoués sur la terre. Sam est à la fois un père et une mère pour ce BB dont on ne sait rien, si ce n’est qu’il se remémore d’étranges flash-back, dans lesquels son père lui parle inlassablement. Sam est lui-même un déraciné. Tout juste sait-on qu’il a été adopté par Bridget et qu’il a perdu sa femme et sa fille, des années auparavant. Bien que tous les types de relations aient leur importance dans Death Stranding, la parentalité est une thématique privilégiée. Aussi discret et pudique soit-il, on sait que Hideo Kojima a perdu son père lorsqu’il avait 13 ans, et sa mère en 2017, à peine deux ans avant la sortie initiale de Death Stranding. Il est lui-même le père de deux fils. La relation parentale est au cœur du jeu, que ça soit par le biais de Sam, ou de Mama (Margaret Qualley), pour ne citer qu’elle. La scientifique était enceinte lorsqu’elle fut ensevelie sous les décombres de l’hôpital, suite à son effondrement. Elle perdit son bébé qui devint un échoué et resta malgré tout lié à elle. Son surnom, Mama, prend tout son sens. Notons que Mama avait une sœur siamoise, Lockne, dont elle fut séparée lorsqu’elles étaient bébés. Les sœurs jumelles finiront malgré tout par être rassemblées.

Fondation et chute du 4e mur

Fragile, une immersion solide

Une jeune femme utilise un parapluie ressemblant à s’y méprendre à des éclats de verre pour disparaître et réapparaître à son gré. Elle répond au doux nom de Fragile (Léa Seydoux), et est justement à la tête de la première entreprise de livraison privée du pays. Contrairement à ce que son patronyme indique, elle est loin d’être vulnérable. Fragile est un des nombreux éléments du jeu renforçant l’harmonie ludo-narrative. Le gameplay et l’intrigue ne se contredisent jamais, si bien que l’immersion est toujours à son paroxysme. A vrai dire, tout à une explication. Si Sam a la possibilité d’utiliser le voyage rapide, c’est parce que Fragile l’aide à se téléporter d’une région à une autre, grâce au DOOMS. Dans un souci de vraisemblance, Sam est contraint de laisser tous les objets et outils qu’il possède dans le lieu dont il part. La mort elle-même ne peut pas mettre fin au jeu ni rompre l’illusion que nous sommes immergés dans l’univers. Sam meurt réellement mais, dans la mesure où il est un rapatrié ; son âme est capable de retourner vers son corps afin de regagner la vie.

Enfin, le concept même du titre exploite des poncifs du jeu vidéo avec le plus grand sérieux. Sam a de bonnes raisons d’explorer un monde ouvert puisqu’il doit reconnecter les villes entre elles. Les quêtes fedex, tellement décriées dans les jeux actuels, prennent tout leur sens puisque Sam est littéralement un livreur. C’est son job de livrer des objets d’un point A à un point B, et il n’est pas le dernier à s’en plaindre ! Paradoxalement, quand d’autres open worlds, aux missions plus diversifiées, exaspèrent à cause de la multitude et la répétitivité de leurs quêtes fedex, Death Stranding parvient à nous surprendre et même à nous passionner. Les livraisons ne sont pas là pour rallonger artificiellement la durée de vie du jeu mais sont notre raison d’être. Tout ce qui est livré facilite la vie des différents personnages du jeu, qui s’ouvrent un peu plus à Sam, à chaque fois, au point de créer des liens. On se sent utile vis-à-vis des PNJ mais aussi des autres joueurs à travers le monde, puisqu’il est possible de fabriquer des routes et autres constructions, dont ils peuvent profiter. S’il peut sembler rébarbatif de gérer l’inventaire de Sam, de ne pas dépasser la limite de poids et de traverser de longues distances, parfois à pieds ; Death Stranding se révèle étrangement addictif. Peut-être est-ce parce que Kojima, en fin connaisseur des poncifs du jeu vidéo, s’amuse avec eux tout en les renouvelant. Les joueurs se sentent investis d’une mission, au sein d’un univers à la fois post-apocalyptique et étrangement apaisant, si l’on omet la menace des MULES ou des échoués. L’univers et l’intrigue sont quoiqu’il en soit assez absorbants pour donner l’envie de continuer à progresser, contre vents et marrées.

Easter Higgs ou easter egg

Un homme drapé de noir attaque Sam, à plusieurs reprises. Il porte l’index au niveau de ses lèvres, comme pour intimer au silence. Il est difficile de deviner la véritable identité de Higgs (Troy Baker) dans la mesure où il porte un masque doré. Higgs pourrait être traduit par « boson », le nom d’une particule en mécanique quantique. Il est incarné par Troy Baker, le comédien que l’on retrouve derrière la plupart des doublages de jeux vidéo, depuis une vingtaine d’années : The Last of Us, God of War, Batman (Telltale) ou Uncharted 4 pour ne citer que cela. Il n’est pas étonnant que Higgs soit masqué dans la mesure où Troy Baker joue lui-même à visage couvert, la plupart du temps. Il finit malgré tout par révéler son vrai visage. Baker a arpenté un large panorama du paysage vidéoludique ; il était donc l’interprète idéal pour faire de Higgs le personnage qui a pratiquement conscience d’être dans un jeu vidéo. En dépit de l’harmonie ludo-narrative mentionnée plus tôt, Death Stranding regorge de moments méta, d’hommages variés aux jeux vidéo et même d’une propension à briser le quatrième mur, surtout par l’intermédiaire du personnage de Higgs. Ainsi, le terroriste est le seul à utiliser le vocabulaire technique du jeu vidéo, comme la notion de « game over ». Il devient l’archétype même du boss en finissant par affronter Sam au corps à corps. Alors, l’angle de caméra change, nous ne pouvons plus que nous protéger ou frapper et – surtout – les barres de vie de Sam et Higgs apparaissent sur les deux côtés de l’écran. Death Stranding, qui se veut si révolutionnaire, mime tout à coup le gameplay d’un jeu de combat. Et ce n’est pas la seule fois qu’il a recours à un tel procédé. Les affrontements contre Cliff Unger nous projettent tout à coup dans un TPS. La version Director’s Cut permet de construire un circuit de course, dans lequel Sam devra réaliser les meilleurs temps, afin de remporter un véhicule inédit…

Kojima s’amuse avec différents types de gameplay et multiplie les références envers les jeux vidéo. Les personnages font eux-mêmes allusion à Mario et Peach lorsque Sam et Amélie se retrouvent sur la grève. De nombreux accessoires du jeu rendent hommage à Cyberpunk 2077 et Horizon Zero Dawn. On trouve même une référence à Silent Hills, lors d’une scène secrète, dans la chambre. Sam fait un cauchemar et aperçoit une silhouette saccadée à travers la vitre de la douche. Pour rappel, Hideo Kojima travaillait avec Norman Reedus (et Guillermo Del Toro) sur Silent Hills, avant ses différends avec Konami. Le jeu d’horreur fut annulé, au point que la démo baptisée P.T, pourtant aussi effrayante que légendaire, soit totalement retirée du PS Store. Passons. Certaines références aux jeux vidéo sont plus subtiles que cela. Les MULES sont d’anciens porteurs qui ont perdu la raison et agissent en groupe, afin d’attaquer et voler les biens des passants. Leur nom ne fait pas seulement référence à l’animal, mais aussi à M.U.L.E, le premier jeu coopératif jusqu’à quatre joueurs, sorti en 1983. Enfin, dans Death Stranding, tous les personnages sont interprétés par des comédiens qui leur prêtent leurs traits ; y compris les PNJ. Ainsi, le vétéran, qui habite dans un bunker isolé et dont il est difficile d’améliorer le niveau de connexion, est incarné par Sam Lake. Il s’agit du créateur de jeux vidéo finlandais que l’on retrouve derrière Max Payne ou Alan Wake, pour ne citer que cela.

Un jeu multiculturel

Die-Hardman, la désillusion américaine

Dans ce monde détérioré, Higgs n’est pas le seul homme qui avance masqué. D’une certaine façon, plus personne ne se rencontre réellement. La plupart des survivants discutent par le biais d’hologrammes, tout au plus. Die-Hardman (Tommie Earl Jenkins) est un mystère car personne ne connaît son visage, ni même son passé. Sam en vient à se demander s’il peut se fier à son supérieur hiérarchique. Bien que la mission de Sam consiste à reconstruire les États-Unis, le jeu ne fait pas la glorification aveugle de l’oncle Sam. Le livreur accepte d’abord cette mission, à contre-cœur, sans croire à sa réussite ou même à son bien-fondé. Certains survivants, ayant connu le monde d’avant, conservent un regard critique vis-à-vis des sociétés dites civilisées. D’ailleurs, même si Sam part bel et bien à la conquête de l’ouest, il se tue à la tâche et est très loin de vivre le rêve américain. Ce regard critique et cette absence de manichéisme se concrétisent à travers le personnage trouble de Die-Hardman. Bien qu’il apparaisse stoïque et droit, nous ne savons rien sur son passé, si bien que l’on finit par se méfier de lui et de la hiérarchie toute entière. Et qui sait ? Peut-être à raison.

Deadman, Dia des Los Muertos

Death Stranding est un jeu crée par un japonais et inspiré par une nouvelle japonaise. L’intrigue prend place dans ce qu’il reste des États-Unis. Le jeu est toutefois beaucoup plus multiculturel qu’on ne le pense, et quoi de plus logique, puisqu’il constitue une ode aux connexions et aux liens ? D’une certaine façon, Deadman (Guillermo Del Toro) est lui-même le point de jonction de plusieurs êtres. Et pour cause, il a littéralement été crée à partir d’autres êtres humains. La cicatrice qu’il arbore sur le front est évidemment une référence à la créature de Frankenstein. Un jeu se questionnant sur la vie et la mort ne pouvait pas faire l’impasse sur le mythe du Prométhée moderne. Le réalisateur mexicain à qui l’on doit des bijoux macabres comme L’échine du diable (2001) ou Le labyrinthe de Pan (2006) a certainement beaucoup inspiré l’esthétisme de Death Stranding. C’est pourquoi le jeu est doté d’une ambiance lovecraftienne et aborde des thématiques chères au réalisateur comme le retour des défunts, souvent habités par la culpabilité. Pour autant, Guillermo Del Toro n’est pas le seul réalisateur à avoir une place de choix dans Death Stranding.

Heartman, « Valhalla Rising »

Un homme fait des allers et retour entre le monde des vivants et la grève, afin d’en percer tous les mystères. Son laboratoire surplombe un lac en forme de cœur. Il s’agit de Heartman, incarné par le réalisateur danois Nicolas Winding Refn (Bronson, Drive). Les pays scandinaves ont une grande influence sur l’univers de Death Stranding. Les paysages en sont largement inspirés et la musique elle-même est en partie composée par le groupe américano-islandais Low Roar. Le cinéma de Nicolas Winding Refn a, a priori, beaucoup inspiré les personnages principaux de l’univers de Kojima. Qu’il s’agisse de Venom Snake (Metal Gear Solid V) ou de Sam, tous deux sont des antihéros taciturnes. Nicolas Winding Refn a par ailleurs réalisé la saga Pusher, qui a révélé Mads Mikkelsen, en 1996. Hideo Kojima était un grand fan de l’acteur danois, dont il s’inspira pour imaginer Sam et auquel il confia le rôle de Cliff Unger, voulu comme le reflet du protagoniste. Cette information a son importance dans la mesure où Kojima semble avoir été particulièrement influencé par le film Valhalla Rising (2009) réalisé par Nicolas Winding Refn et avec Mads Mikkelsen, dans le rôle du guerrier silencieux. Le film, cryptique au possible, peut être résumé par des plans contemplatifs dans les paysages scandinaves, interrompus par une violence assez crue. Plus important, il fait référence au Valhalla, le lieu où les guerriers défunts vont se reposer. Or, la mythologie, qu’elle soit nordique ou non, à son importance dans Death Stranding.

Cliff Unger, du bâton à la corde

La tempête perce le ciel et Sam se retrouve dans l’enfer des tranchées. Il ignore pourquoi, mais il est condamné à vivre l’enfer de la première guerre mondiale. Les soldats avec leur faciès de mort sont légion. Ils traînent dans leur sillage un homme couvert de poix. Est-il leur esclave ou bien leur maître ? Le soldat vétéran fume des cigarettes, lorsqu’il ne réclame pas le silence ou ne tire pas à vue. Il demande, inlassablement, son bébé. Clifford Unger (Mads Mikkelsen) est – à n’en pas douter – l’un des ennemis les plus redoutables du jeu. Nous disions que la mythologie était importante dans l’univers de Death Stranding. Le jeu s’inspire effectivement de la croyance égyptienne selon laquelle nous sommes constituée du Ka et du Ha, l’âme et le corps. Cliff est généralement représenté avec l’index porté à sa bouche, pour réclamer le silence. Un geste que reprend également Higgs. Ce n’est pas seulement un signe d’autorité, c’est aussi une référence au dieu égyptien Horus qui, lorsqu’il est enfant, est représenté dans cette position. Contre toute attente, ce geste a donc une connotation joueuse, voire moqueuse.

Les failles spatio-temporelles dans lesquelles nous entraîne Cliff sont une forme de l’enfer ou du Valhalla. Ce n’est pas seulement un terrain de combat éprouvant mais aussi le purgatoire où est retenue prisonnière l’âme de Cliff, qui ne trouvera jamais la liberté, tant qu’il ne fera pas la paix avec son passé. Tant qu’il n’aura pas retrouvé son bébé.

Avec Higgs, Cliff est le seul boss humain qu’il faut neutraliser. Non seulement il est dangereux, mais il nous traque sans répit, au point que sa menace soit de plus en plus oppressante. La réalité est pourtant très différente de ce qu’on imaginait. Le dernier arc du jeu comporte un rebondissement de taille puisque nous apprenons que Cliff n’est pas le père du BB, mais celui de Sam. Sans le savoir, le livreur revivait ses propres souvenirs. Le soldat, quant à lui, n’avait pas réalisé que son fils était devenu adulte. Nous avions pourtant été prévenus de ce retournement de situation. Cliff signifie « falaise » et unger est un dérivé de anger signifiant « colère » certes, mais Cliff Unger évoque surtout le mot « cliffhanger », un ressort dramatique consistant à provoquer une situation de suspense intense.

Cliff est un personnage double car il est l’antagoniste qui nous empêche d’avancer, avant de nous permettre d’atteindre le dénouement. En somme, Cliff représente le bâton dans les roues, avant d’incarner la corde. Ce personnage énigmatique, à la fois cruel et touchant n’est pas sans m’avoir rappelé Abby, dans The Last of Us Part II. La jeune femme est présentée comme l’ennemi à abattre avant d’ensuite révéler une autre partie de sa personnalité, ainsi que ses points communs avec Ellie. C’est probablement pourquoi le personnage de Cliff m’a autant touchée. D’autres indices sont susceptibles de révéler le lien entre Sam et Clifford. Si vous partez à la recherche des cartes mémoires, l’une d’elles fait référence à God of War (2018) dans lequel un père abrupt et son fils traversent les mondes de la mythologie nordique afin de répandre les cendres de leur défunte épouse et mère. On trouve également une référence à Big Fish (2003), un film de Tim Burton dans lequel le protagoniste n’arrive pas à démêler le vrai du faux dans les histoires contées par son père, au point de le considérer comme un étranger.

Le dénouement de Death Stranding est très émouvant. Le jeu nous contraint à mener une ultime livraison. Il faut amener notre BB à l’incinérateur car il est devenu défectueux. Après une centaine d’heures de jeu, nous sommes autant attachés au BB que Sam. L’intrigue nous force à faire nos adieux avec lui et à le mener à la mort, bien contre notre volonté. Sam décide malgré tout de se connecter une dernière fois au BB et de vivre un ultime flash-back. C’est à ce moment-là que Cliff devient la clé, ou devrais-je dire la corde, qui permet de résoudre la situation. Il montre à Sam comment il l’a libéré de sa capsule, lorsqu’il était bébé, même s’il y avait très peu de chance qu’il survive. Le livreur suit son exemple et décide de libérer son propre BB du sarcophage. Maintenant qu’il a fait la paix avec la mémoire de son père, Sam est prêt à endosser le rôle de parent. Contre toute attente, BB survit et devient, de ce fait, la fille de Sam…

Lou.

Au-delà de toutes les thématiques évoquées, Death Stranding est avant tout un jeu sur le deuil. C’est probablement l’une des pires épreuves que nous sommes amenés à vivre et nous y sommes tous confrontés, un jour ou l’autre. Il est difficile de ne pas en traverser les étapes sans flancher, surtout lorsque nous devons nous-même apporter l’être cher à la mort. Pourtant, en dépit de toutes ces souffrances et incertitudes, vient l’heure de l’acceptation… En dépit de toutes ces difficultés vient l’heure de… l’espoir.

Conclusion, « L’été où j’ai grandi »

Death Stranding est un jeu aussi difficile à résumer qu’à analyser, tant il est dense et cryptique. Si j’ai été sensible à son univers, qu’il s’agisse de l’intrigue ou du gameplay ; à son immersion et en même temps sa prédisposition à rendre hommage aux jeux vidéo et au cinéma issu de tous les horizons ; j’ai avant tout été touchée par ses thématiques et ses personnages, terriblement humains. L’histoire de Cliff, intimement liée à celle de Sam et Lou, a résonné en moi et – je ne m’en rends compte que maintenant – m’a certainement aidé à avancer, à mon tour. Death Stranding est un grand jeu, pas simplement parce qu’il maîtrise l’art du suspense et des mécaniques variées de gameplay. C’est un grand jeu parce qu’il nous donne l’impression de vivre aux côtés de ces personnages dont on se méfie ou auxquels on s’attache ; mais qui tous, sans exception, créent des liens et enseignent des leçons de vie. Jamais je n’oublierai la première fois où j’ai joué à Death Stranding. L’été de mes trente ans.

Cette chronique a été écrite suite à la lecture de l’ouvrage d’analyse «  Entre les mondes de Death Stranding » écrit par Antony Fournier et édité par Third Edition, ainsi que l’Artbook officiel du jeu. Un grand merci à Mystic Falco qui continue à réaliser les miniatures du blog. Dans celle-ci, comme dans les prochaines, deux secrets sont cachés.