Un lieu, trois jeux : la scène musicale

La sixième saison de Little Gamers démarre enfin ! J’ignore encore si je vais conserver le rythme bimensuel initial, ou si je vais prudemment opter pour la garantie d’un article par mois (sans pour autant m’interdire d’en faire davantage) ; mais c’est avec plaisir que je reviens parmi vous, portant d’une main une manette, et de l’autre, un clavier. Pour ouvrir le bal, quoi de mieux qu’une parenthèse musicale ? De la même manière que j’avais étudié l’utilisation de l’hôpital dans trois séquences de jeux vidéo différents, j’ai cette fois-ci envie de me pencher sur trois jeux utilisant la scène musicale de façon marquante. Si le premier propose une parenthèse musicale aussi simple qu’efficace, le deuxième met en place une véritable mise en abyme. Quant au dernier, il semble directement nous projeter dans une comédie musicale

On commence avec une scène assez célèbre de The Last of Us Part II, dans laquelle Ellie interprète une chanson sous les yeux de sa petite amie : Dina. L’héroïne met la main sur une guitare acoustique dont elle se sert pour interpréter « Take on Me », du groupe A-ha. C’est une scène plutôt apaisante, laquelle contraste avec le prologue difficile du jeu. Après la perte d’un proche, Ellie part à la recherche de ses meurtriers pour se venger. Elle explore alors le centre-ville de Seattle, à cheval, en compagnie de Dina. Il s’agit de l’un des seuls moments du jeu proposant une carte aussi grande et ouverte. C’est comme une parenthèse suspendue dans le temps, durant laquelle Ellie est libre d’aller et venir, presque avec quiétude. C’est une séquence où l’on peut respirer, contrairement au cheminement de plus en plus anxiogène qui attend Ellie. Et c’est très naturellement dans le magasin de musique abandonné que la jeune femme découvre la guitare où elle chantera devant sa belle. En plus d’être une scène apaisante, et certes mélancolique, cette séquence est romantique, puisque Dina dévore des yeux Ellie durant toute la durée de la performance. « T’aurais dû m’embrasser », dit-elle, juste après qu’Ellie ait terminé sa chanson. Ce qui est étonnant, c’est que l’on peut totalement passer à côté de cette scène, en dépit de sa réputation. En effet, si l’on oublie d’explorer la boutique de musique, la cinématique ne se déclenche jamais. Outre sa beauté, qu’est-ce qui rend cette scène si marquante ? La musique et l’instrument sont liés à la personne qu’Ellie a perdue, et la chanson elle-même est un tube des années 80. La version originale est plutôt entraînante, et son clip intéressant, même s’il a vieilli. Il raconte l’histoire d’une jeune femme brièvement aspirée dans une bande dessinée, où elle rencontre l’homme qu’elle aime. Les deux amants doivent donc essayer de se retrouver dans le même univers, pour ne plus être séparés. Ce choix de chanson a d’autant plus de sens, quand on sait qu’Ellie est fan de bandes dessinées. Mais elle interprète le titre de façon beaucoup plus calme et mélancolique, et ce pour des raisons évidentes. Compte tenu des derniers événements, et du monde post-apocalyptique qui l’entoure, il semble de plus en plus difficile pour elle de se laisser emporter par l’imaginaire. Notons que cette musique est tellement liée à The Last of Us, désormais, qu’elle avait été utilisée dans une des bandes annonces de la série d’HBO, et qu’elle apparaît carrément dans l’épisode où Ellie visite le centre commercial en compagnie de sa première copine : Riley. La boucle est bouclée.

La chanson suivante n’est pas une reprise mais a été composée pour les besoins de Final Fantasy VI, par Nobuo Uematsu et Toshiyuki Mori. La vidéo ci-dessus comportant un chant en français, est issue de la version Pixel Remaster. La version originale était moins complexe mais représentait une belle prouesse technique compte tenu de l’époque. Non seulement il s’agit d’un air d’opéra, mais il est incontournable pour pouvoir progresser dans l’intrigue principale. A un certain stade du jeu, les héros ont besoin d’un dirigeable possédé par un dénommé Setzer. Pour attirer son attention, les protagonistes infiltrent un opéra dans lequel Celes remplace la cantatrice Maria, le temps d’une représentation. Il s’agit d’un moment culte de Final Fantasy VI, mais aussi de la saga entière. Celes incarne une jeune femme, amoureuse du chevalier Draco, mais contrainte d’épouser un autre seigneur, après que son château ait été pris par l’ennemi. Il ne s’agit pas exclusivement d’une cinématique dans la mesure où le joueur doit sélectionner les bonnes paroles pour mener à bien la représentation lyrique. La mise en scène alterne entre des plans où l’on aperçoit clairement la scène, les musiciens et le chef d’orchestre ; tandis que d’autres plans nous immergent complètement dans le décor. Dans tous les cas, il s’agit d’une parfaite mise en abyme, et d’une alchimie aussi improbable que sublime, entre l’art du jeu vidéo et celui de l’opéra. Il est d’autant plus cocasse que Final Fantasy VI soit connu pour une séquence tragique et lyrique, quand on sait que son antagoniste n’est autre que Kefka, un psychopathe aux allures de bouffon et de clown.

On change de registre puisqu’il n’est plus question d’un JRPG, mais d’un survival horror. Il ne s’agit plus d’opéra, non plus, mais bel et bien de rock ‘n’ roll ! Les joueurs d’Alan Wake, premier du nom, se souviennent sans doute d’une séquence assez mémorable, durant laquelle il faut tuer des ombres en grand nombre, durant un concert de rock. La musique reste un élément assez majeur dans Alan Wake 2, surtout quand il s’agit de celle composée par le groupe Old Gods of Asgard. Ce groupe est intégré dans l’univers du jeu, par l’intermédiaire des personnages surnommés Thor et Odin. Alors qu’il est perdu dans la dark place, où il est victime des ombres mais aussi des tourments de sa propre imagination ; Alan Wake se retrouve tout à coup plongé dans une comédie musicale. Le joueur incarne toujours le héros, à travers différentes phases de gameplay, qu’il s’agisse d’exploration simple ou de tuer de nombreux ennemis, en particulier lors du solo de guitare électrique. Chaque décor de ce chapitre est ornementé de multiples écrans où l’on voit les différents personnages de la comédie musicale chanter : Alan Wake lui-même, le mystérieux présentateur de talk-show ou encore les membres de Old Gods of Asgard. Bien que la chanson de rock soit absolument jouissive, la mise en scène est – à bien des égards – volontairement ringarde, entre les danses très joviales qui contrastent avec l’ambiance ténébreuse du jeu, les regards caméras ou les personnages qui montrent le chemin au joueur. Vous l’aurez compris, cette séquence, semblant venue de nulle part, est absolument unique et mémorable. Elle mélange d’autant plus les genres et les médias que les personnages de la comédie musicale sont filmés en prise de vue réelle, contrairement au Alan Wake jouable, modélisé en 3D. Vous avez la possibilité de découvrir le passage tel qu’il apparaît dans le jeu, mais aussi le clip incroyable monté à partir des prises de vue réelle (ci-dessus). Pour couronner le tout, la chanson Herald of Darkness a été interprétée sur scène lors des Game Awards 2023, de quoi effacer les dernières frontières qui existaient entre fiction et réalité.

The Last of Us Part II étant un jeu à la mise en scène très cinématographique, il ne semble pas très surprenant que certaines cinématiques se nourrissent de musique, pour renforcer l’émotion. Final Fantasy VI incorpore carrément une mise en abyme, en poussant l’un de ses personnages à jouer dans un opéra. Mais c’est sans doute Alan Wake 2 qui frappe le plus fort, en incorporant une comédie musicale très rock ‘n’ roll, au cœur de l’un de ses chapitres. Non seulement il s’agit d’un vrai passage de gameplay mais toutes les frontières entre différents genres et médias volent en éclat. En tant qu’amoureuse de comédies musicales, j’accorde une attention toute particulière à ces séquences faisant la part belle à la musique. Il ne s’agit bien sûr que de ma sélection personnelle ; aussi, n’hésitez pas à me faire part de passages musicaux vous ayant marqués, dans les jeux vidéo !

Annette | Le fol assemblage des genres

J’ai toujours trouvé l’affiche d’Annette remarquablement belle et attractive, sans jamais chercher à franchir le pas du visionnage. Or, ce film de Leos Carax, sorti en 2021, est une expérience unique. Annette est de ces films clivants qu’on ne peut que détester ou – au contraire – adorer. Le long-métrage mettant en scène Adam Driver et Marion Cotillard est quoiqu’il en soit le lauréat du Prix de la mise en scène, au festival de Cannes. Il est difficile de résumer Annette en lui rendant honneur, tant l’intrigue semble éculée. Henry (Adam Driver) est un humoriste aussi cynique qu’acclamé. Il se fiance avec Ann (Marion Cotillard), la cantatrice la plus appréciée du moment, à Los Angeles. Ils s’aiment passionnément, si bien qu’ils brûlent la chandelle par les deux bouts. L’arrivée de leur fille, Annette, ne sauvera pas leur couple, bien au contraire. Vous l’aurez compris, Annette est une satire du monde du show-business, parmi d’autres. C’est par sa forme originale, presque expérimentale, qu’il sort du lot. Le long-métrage musical commence après tout par l’intrusion du réalisateur et même du groupe Sparks (à l’origine de la bande originale), qui défoncent le quatrième mur, dans ce qui s’annonce être une vaste et étonnante mise en abyme. Nous allons donc étudier la forme d’Annette, et tenter d’en interpréter les multiples symboles et références. Comme toujours, les spoilers, plutôt situés à la fin, seront signalés.

« Je me présente, je m’appelle Henry… » M. Cotillard et A. Driver incarne Ann et Henry.

Comme je le disais plus tôt, Henry fait du stand-up. Or, ses spectacles sont particulièrement déstabilisants. D’une part, la mise en scène est telle que nous avons l’impression de faire partie du public. De l’autre, la prestation d’Adam Driver est sombre, implacable, presque inquiétante, ce qui contraste avec l’art de la comédie. Certes, Henry pratique un humour particulier, à la fois noir et cynique. A vrai dire, son spectacle est métaphoriquement plein de violence. Avant chaque numéro, Henry s’entraîne comme un boxeur, qui s’apprête à monter sur le ring. Il confie, à son public, qu’il n’utilise l’humour que pour « désarmer les gens ». Il considère même que c’est « la seule façon de dire la vérité sans se faire tuer ». Il faudra donc bel et bien se méfier de tout ce que dira Henry, même sous couvert d’humour. Si le spectacle d’Henry nous apprend qu’il peut être vindicatif et violent, il dévoile aussi que c’est un mauvais perdant, qui ne se remet jamais en question. En effet, dès que le public commence à le désapprouver, il considère que c’est leur « problème ». Henry a beau être le personnage le plus présent dans le film, c’est un sale type, qui met sciemment mal à l’aise.

Ann, incarnée par Marion Cotillard, fréquente un tout autre type de scènes. En effet, elle est chanteuse lyrique, à l’opéra. Pour l’anecdote, les acteurs chantent vraiment sur le plateau, même si la voix de Cotillard a été mixée avec celle d’une véritable cantatrice, sur les passages les plus lyriques. La soprano paraît beaucoup moins sombre et inquiétante qu’Henry. Elle semble pourtant tiraillée par une dualité. D’une part, il y a la cantatrice qui fait des envolées lyriques au théâtre ; de l’autre, il y a la femme seule qui chante de façon introspective, assise sur les toilettes. Ann est, en définitive, une artiste perdue qui ne sait pas ce qu’elle veut. D’ailleurs, qu’elle en soit consciente ou non, elle a peur de son mari Henry. Les passages d’opéra, loin d’interrompre l’histoire, servent l’intrigue et explicitent la relation entre les deux personnages. Ainsi, l’air durant lequel la cantatrice clame avoir « peur » ou se sentir « en danger » n’a rien d’anodin.

« We love each other so much… » chantaient-ils, avant de brûler la chandelle par les deux bouts.

Annette est une satire du monde du show-business. Le couple est fortement médiatisé. Combien de fois les voit-on se faire photographier ou se retrouver sur la couverture de nombreux magasines ? Les plans durant lesquels ils s’évadent sur la route sont aussi légion, signe que dans ce milieu, tout est rapide et excessif. Annette est un film hybride, tant au niveau de sa mise en scène que de sa bande originale. Si Sparks est initialement un groupe pop-rock, on retrouve de la comédie musicale traditionnelle, de l’opéra ou même un bref passage de rap, durant le spectacle d’Henry. On identifie aussi des codes empruntés au stand-up, au conte ou même au spectacle de marionnettes. Et je suis probablement loin d’avoir cité tous les ingrédients faisant partie du cocktail. Malgré ce mélange étonnant, ou le fait qu’Adam Driver ne soit pas le chanteur de l’année, on se surprend à vouloir réécouter la bande-originale, quelques temps plus tard. Certaines chansons sont même captivantes d’emblée, comme « We love each other so much ».

Je conçois que le film puisse rebuter. J’ai moi-même mis beaucoup de temps à entrer dedans, lors du premier visionnage. C’est un film grotesque et majestueux à la fois, et véritablement hypnotisant. Si je l’ai d’abord trouvé assez cryptique, un deuxième visionnage suffit à constater combien des indices et des clés de lecture sont disséminés ici et là, et ce dès le début du film. A mes yeux, Annette constitue une expérience incroyable.

Henry coupe le cordon ombilical avant de tirer les ficelles. Les bananes et le singe sont omniprésents.

Si j’apprécie autant Annette, c’est peut-être parce qu’il a tout du conte moderne. Les personnages ont une fonction précise et des noms assez simples, tout comme dans les contes. Le nom de famille de Henry est tout de même McHenry ! L’un de ses pseudonymes, sur scène, est « le gorille de Dieu ». Or, il y a plusieurs allusions à cet animal, tout au long du film. Henry a l’habitude de manger une banane avant de monter sur scène. Il arrive aussi qu’un régime de bananes soit disposé près de lui, dans le cadre. Par-dessus tout, le doudou de sa fille Annette est une peluche en forme de singe. Leos Carax n’a pas choisi cet animal au hasard. Son père possédait en effet un chimpanzé femelle qui était jaloux de sa mère. Il a lui-même adopté deux singes par la suite. Comme tous les animaux, le primate représente des valeurs ou des défauts. Comme le dit Carax lui-même : « Les singes représentent à la fois un danger, la sauvagerie — et le martyre. Je les aime beaucoup. […] Petit à petit, les singes ont envahi le film, et sont devenus comme un lien entre père et fille, sauvagerie et enfance. » Ainsi, la peluche du gorille pourrait symboliser la force tranquille, la douceur et la protection familiale dont a besoin Annette. En ce qui concerne Henry lui-même, l’animal représente plutôt la sauvagerie et les dangers qui émanent de sa personne. Henry n’est pas un bon père. Il porte une tâche discrète sur le bas de la joue droite. On ne peut plus la manquer, à la fin, tant elle a grandi. Si j’ai d’abord cru qu’il était malade ; cela peut aussi tout simplement représenter le mal qui progresse en lui. Enfin, l’un des faits les plus surprenants du film – et ce n’est pas peu dire – c’est qu’Annette est interprétée par un pantin de bois. La référence au conte Pinocchio est immanquable. Alors qu’on serait tentés de prendre Henry pour un Geppetto (certes maléfique) ; il a plutôt tout de Stromboli, le marionnettiste exploitant l’enfant de bois.

Ann est régulièrement habillée en jaune. Annette est représentée par un pantin. Enfin, la pomme, le miroir… Tout évoque Blanche-Neige.

Ann est un personnage moins manichéen et donc plus difficile à cerner. Tandis qu’Henry est associé à la banane, Ann est régulièrement filmée en train de manger une pomme rouge. Ce fruit pourrait être une référence à la Genèse, d’autant que le début de la mise en scène de « We love each other so much » fait penser au jardin d’Eden. Le couple ne reste toutefois par longtemps au paradis, et aura tôt fait de se brûler les ailes. Si on reste dans le domaine du conte, la pomme ne peut faire penser qu’au fruit empoisonné, dans Blanche-Neige. Il reste donc à se demander si Ann est la victime d’un sortilège, ou si elle empoisonne elle-même la pomme. Les deux thèses sont probablement défendables. Plus que par un animal, Ann est symbolisée par une couleur. Le jaune est très présent, tant dans le décor que dans sa garde-robe. L’utilisation des couleurs, dans ce film, est tellement belle qu’elle n’a rien d’hasardeux. Le jaune a une connotation plutôt positive, comme le bonheur ou le soleil. Mais au vu de l’ambiance générale, on peut sans doute davantage l’associer au déclin ou à la lune. Notons que le jaune est aussi la couleur de prédilection d’Annette, donc le prénom n’est d’ailleurs qu’un dérivé de celui de sa mère. Les deux personnages sont donc encore plus liés qu’on ne pourrait l’imaginer.

La naissance d’Annette, dont le prénom sert de titre, constitue un point de non-retour. L’accouchement semble lui-même être mis en scène, signe que l’enfant est promise à un avenir dans le spectacle. Il est particulièrement perturbant de voir Henry et Ann traiter un pantin (certes expressif) comme un bébé. J’ai d’abord cru qu’il ne s’agissait que d’un spectacle, intégré au film lui-même. Mais Annette est bel et bien leur fille. Cela n’empêche certes pas Henry de s’asseoir à moitié sur le pantin, sur le canapé ; ou Ann de jouer de façon trop brutale avec. Le long-métrage de Carax fait-il une plongée dans le genre du merveilleux, ou ne s’agit-il que d’une métaphore plus explicite que les autres ? Peut-on considérer Annette comme une simple extension d’Ann ? Le mystère est à son comble. Pour plus d’éléments d’analyse, il est temps de rentrer dans la partie « spoilers »

Environ un an après la naissance de leur fille, Henry raconte, lors d’un one-man-show, la prétendue mort de sa femme, Ann. Comme le public, nous sommes bien en peine de savoir s’il invente une histoire, ou s’il dit la vérité. Le décès d’Ann pourrait après tout avoir eu lieu hors-champ, comme dans les tragédies grecques, qui n’avaient pas le droit de représenter la mort sur scène. Justement, comme dans toute tragédie classique, Annette à un dénouement à la fois funeste et inévitable, et ce même si on pouvait le prédire dès le début. Henry utilise beaucoup le champ lexical de la mort dans ses dialogues. Quand il parle de ses spectateurs, il se vante de les avoir « tués » de rire. Il complimente aussi Ann en affirmant qu’elle meurt « magnifiquement sur scène ». Enfin, lui aussi prétend pouvoir « mourir » et « saluer » à l’infini. La chanson « We love each other so much » a tendance à les décrire comme un couple heureux et amoureux, au moins au début ; mais ce n’est pas le cas. Dans l’un des premiers plans de la chanson, seules les mains d’Henry apparaissent dans le cadre. Elles s’apprêtent à attraper Ann par derrière, de façon menaçante, avant qu’il ne se contente de l’enlacer. Beaucoup d’indices similaires annoncent la dangerosité d’Henry et la fin funeste d’Ann. Après le one-man-show d’Henry, l’on se rend compte qu’Ann est toujours vivante. Mais cela ne va pas durer. La famille part en vacances sur un yatch, mais le bateau est emporté par la tempête. Annette semble terrorisée, tandis que sa mère tente de la réconforter, sous le regard tranquille d’un jouet en forme de baleine. Comme dans Pinnochio, vont-elles être englouties par Monstro ? Henry ne rencontre plus le même succès qu’avant, tandis que sa femme est acclamée. Il est rongé par la frustration et la jalousie, et comme si cela ne suffisait pas, il est sans doute alcoolique. Lorsqu’Ann arrive sur le pont du bateau, il s’empresse d’entreprendre une valse avec elle, sans son consentement. Cette scène est immortalisée par l’affiche du film, dans laquelle on voit Ann, vêtue d’un ciré jaune, pendue aux bras de son époux, en tenue de marin. Cette danse n’a rien de romantique, puisqu’Ann ressemble à une poupée de chiffon, qui pend aux bras de son bourreau. Après cette valse d’une grande violence, Ann est emportée par le tourbillon des vagues. C’est plus un meurtre qu’un accident. D’ailleurs, Henry a déjà été violent avec d’autres compagnes, auparavant. Le déclin de son succès concorde avec la prise de paroles de plusieurs femmes ayant témoigné contre lui. Elles ont mis en garde la malheureuse Ann, qui ne pourra hélas jamais s’échapper. Annette critique ainsi le monde du show-business de façon très contemporaine puisque tout cela fait écho au mouvement Me too. C’est aussi une satire universelle. Le meurtre déguisé sur le yatch est sans doute inspiré de l’histoire tragique de Natalie Wood, une actrice américaine décédée en 1981. Aujourd’hui encore, nous ignorons s’il s’agissait d’un accident, ou si elle est morte suite à des violences conjugales provoquées par Robert Wagner.

« Balance ton quoi » : des femmes (dont Angèle, au milieu) dénoncent Henry… Qui essaie d’attraper Ann. Dans la cabine du bateau, la baleine apparaît à droite.

Annette s’inspire d’une réalité bien cruelle ; sans jamais oublier sa part de conte. Juste après la mort d’Ann, Henry et Annette échouent sur un rocher, depuis lequel ils n’aperçoivent que les étoiles et la lune. Annette, malgré son jeune âge, se met alors à chanter une berceuse avec une incroyable justesse. C’est en réalité l’esprit d’Ann qui lui transmet son don. On serait tentés de croire qu’Annette devient la réincarnation d’Ann, mais il s’agit plus d’une malédiction que d’un ultime présent. L’esprit vengeur d’Ann prévient en effet que la « voix » d’Annette sera son « spectre ». Ce présent n’est qu’un « poison » qui va lui permettre d’obtenir sa revanche, sur le long terme. Ann se sert donc sans vergogne de sa fille, pour parvenir à ses fins.

Henry est un sale type qui tombe bien évidemment dans le piège. A peine s’aperçoit-il que son bébé a un don pour chanter, qu’il s’empresse de vouloir l’exploiter. Pour ce faire, il engage le personnage du chef d’orchestre, incarné par Simon Helberg. Bien qu’il ait été absent de la première partie du film, l’on se rend compte qu’il a un rôle important, depuis le début. Peut-être avait-il simplement été évincé par Henry. On apprend ainsi qu’il aimait tendrement Ann, et qu’il sortait avec elle, avant qu’elle ne tombe sous le joug d’Henry. La chanson que l’on croyait attribuée à Ann et Henry « We love each other so much » a en réalité été composée par le maestro. Le chef d’orchestre est donc une victime de plus d’Henry, lequel a besoin de lui pour monter un spectacle. Le maestro n’en demeure pas moins le personnage le plus positif du film. On sent qu’il aime sincèrement Annette, et qu’il veille sur elle, face à un père démissionnaire et même cruel. D’ailleurs, s’il apprécie tellement l’enfant, c’est parce qu’elle lui fait penser à Ann et parce qu’il soupçonne d’en être le père biologique. Forcément, dès qu’Henry apprend cela ; il s’empresse de tuer le chef d’orchestre. Par noyade, lui aussi.

Annette possède plusieurs visages. A droite, le maestro est le seul à veiller sur elle.

Le gorille de dieu a fait de la vie de sa fille un enfer. Mécontent d’avoir tué sa mère, puis son père de substitution ; il l’a exploitée sur scène. Bébé Annette a fait le buzz sur internet, ce qui lui a ouvert les portes d’une tournée mondiale. Or, il ne s’agissait évidemment pas d’un rythme sain pour une enfant. Malgré son apparence de marionnette dotée d’une petite cicatrice sur le front, Annette semblait constamment épuisée et malheureuse. Dans les scènes prenant place à l’aéroport, on voyait qu’elle était posée sur les valises, et traînée comme un objet de plus. La mort du maestro donne toutefois un électrochoc à Annette qui fait comprendre à Henry qu’elle ne veut plus chanter. Celui-ci exige au moins d’elle un dernier concert. Ce sera le plus grand et le plus faramineux de tous. Annette accepte de monter (ou plutôt de s’envoler) sur scène. Mais au lieu de chanter, elle révèle au monde entier avec de simples mots d’enfant, une réalité terrible : « Papa, il tue des gens ».

L’épilogue du film a lieu en prison, où Henry est incarcéré. Son apparence s’est dégradée ; en peu de temps, il semble avoir bien vieilli et maigri. La tâche sur sa joue a grossi. Mais Annette aussi a changé. La marionnette et la peluche de gorille tombent par terre, tandis qu’une fillette en chair et en os s’assied en face d’Henry. Elle est incarnée par Devyn McDowell, qui n’a que sept ans à la sortie du film, mais dont le regard témoigne d’une grande maturité. Et pour cause, Henry a volé l’enfance et l’innocence de sa fille. Puisqu’il est prisonnier, Annette retrouve enfin sa liberté et lui dit ses quatre vérités. Avec la douceur d’une enfant mais la sévérité d’une âme blessée, elle reproche à ses parents de l’avoir exploitée : « j’étais comme un jouet entre vos mains ». C’est bien naturellement la clé de lecture du film, qui explique pourquoi Annette ressemblait à un pantin, jusque là. Ses parents, surtout Henry, ne l’ont jamais considérée comme un être humain à part entière. Elle ajoute la condamnation implacable : « maintenant, tu n’as plus rien à aimer ». Henry a beau recevoir le sort qu’il méritait, l’épilogue d’Annette est incommensurablement triste. Après tout, l’enfant est traumatisée. Elle affirme ne plus jamais vouloir chanter et préférer passer le reste de sa vie loin des projecteurs, « dans le noir », comme un « vampire ». Cela rappelle que même quand une victime s’en sort, les conséquences peuvent être désastreuses.

Annette est un film unique, presque expérimental. Il aborde des thèmes éculés, à commencer par la critique du milieu du show-business ; mais il le fait sous une forme très originale. Si le long-métrage peut presque être considéré comme un opéra, tant la musique est omniprésente ; il est difficile de réellement lui attribuer un genre. Les codes de mise en scène et les styles musicaux n’ont en effet de cesse de se mélanger. Annette est un film étonnant et même très déstabilisant, lorsqu’on le découvre. Pourtant, les spectateurs les plus observateurs ont toutes les clés en mains pour comprendre et décortiquer ce qui est raconté. Annette est ni plus ni moins un conte, dans lequel les métaphores et le symbolisme pullulent. C’est aussi une tragédie moderne, qui dénonce les crimes d’hier et d’aujourd’hui, en mettant les personnages au pied du mur. En effet, ceux-ci ont beau prédire et annoncer leur destin funeste, il s’y précipitent corps et âme…

Les films et séries de ma vie

Bien que je sois passionnée de jeux vidéo (lesquels constituent la thématique de ce blog) ; ma première allégeance est allée envers le cinéma. Nous avons tous des films et séries que nous aimons particulièrement. En ce qui me concerne, j’ai été capable de visionner certaines œuvres un nombre incalculable de fois, si bien que l’on pourrait qualifier cela d’obsessionnel ! Plus sérieusement, il serait très compliqué de faire la liste de tous les films (et séries) que j’ai adorés, au cours de ma vie. Il y a mêmes des chef-d’œuvre dont je ne parlerai pas comme l’anime Dragon Ball Z, ou Hook (1991), car je suis incapable de les raccrocher à un souvenir particulier, ni certaine qu’ils aient eu un impact suffisamment important sur moi. Car oui, les films et séries dont je m’apprête à vous parler symbolisent une période de ma vie, ou ont vraiment participé à ma construction en tant qu’amatrice de pop culture, voire même en tant qu’individu. « La vie imite l’Art bien plus que l’Art n’imite la vie », disait Oscar Wilde.

Enfance et évasion [1992-2003]

Commençons cette rétrospective sur des chapeaux de roues, ou plutôt de gnous. Le premier film de ma vie est sans nul doute Le Roi Lion, sorti au cinéma en 1994, alors que j’avais deux ans. Je ne me rappelle clairement pas du premier visionnage (ma première peluche est Simba, cela vous donne la couleur), mais je peux avancer avec certitude que la cassette vidéo a tourné dans le magnétoscope en boucle, à une époque. Bien sûr, je devais parfois accorder une trêve à mes parents avec… Le Roi Lion 2 ! Ils ne vont pas se plaindre : d’autres parents ont été victimes d’obsessions chroniques sur La Reine des Neiges ! Je continue à regarder Le Roi Lion régulièrement. Ce film m’a accompagné toute ma vie et devient étrangement de plus en plus intense à visionner. Quand j’étais enfant, il devait symboliser une aventure haute en couleurs et en chansons, tout au plus. Aujourd’hui, je me projette davantage sur le Simba adulte, qui doit apprendre à surmonter la nostalgie ou la mort de son père, pour faire face à ses responsabilités.

L’autre grande œuvre de mon enfance m’a toujours accompagnée, elle aussi. Je vous laisse deviner. C’est une saga. Le héros avait à peu près mon âge, si bien que j’ai grandi avec et que – même si sa créatrice est devenue folle – je n’ai pas envie de me fâcher avec lui. Je parle évidemment d’Harry Potter. J’ai des souvenirs assez distincts de ma découverte d’Harry Potter à l’école des sorciers. J’avais neuf ans et mon école primaire avait décidé de nous amener le voir au cinéma. Cette année-là, (et je ne parle pas de Claude François), nous découvrions également Le Seigneur des Anneaux, pour lequel j’ai beaucoup d’estime, mais qui ne m’a pas autant marquée. En revanche, après avoir franchi le mur du Chemin de Traverse, je n’avais plus aucune envie de faire marche arrière. Je me souviens encore du suspense et des rebondissements offerts par les premiers films, avant que je ne préfère découvrir l’histoire par l’intermédiaire des bouquins. A l’image du Roi Lion, Harry Potter était une promesse d’évasion et de voyage. Et c’est aussi un récit initiatique. J’ai vu chaque épisode de la saga au cinéma, si bien qu’il a été émouvant de découvrir le huitième et dernier opus en 2011. Après dix ans, une page se tournait.

A peine deux ans plus tard, en 2003, je découvris un film dont j’allais tomber éperdument amoureuse. Il s’agissait de Pirates des Caraïbes, la célèbre adaptation d’une attraction de Disney. Après les lions et les sorciers, je me laissai embarquer dans une aventure de corsaires. Le long-métrage de Gore Verbinski n’a fait qu’accentuer mon goût pour le cinéma. C’est aussi avec ce film que j’ai commencé à développer un certain penchant pour les méchants. Croyez-le ou non, à onze ans, je soutenais plus le capitaine Barbossa que Jack Sparrow ! Aujourd’hui, je considère toujours Pirates des Caraïbes comme un film d’aventure spectaculaire, tant au niveau des personnages et des péripéties, que de la musique épique de Hans Zimmer.

Adolescence et irrévérence [2004-2008]

Si les films de cette liste m’ont bouleversée positivement, j’ai envie d’accorder une place au pire film de ma vie. Entendons-nous bien, The Grudge (2004) n’est pas mauvais mais… très traumatisant. La créature de ce film profite de mes cauchemars (ou paralysies du sommeil) pour me rendre visite, encore aujourd’hui. Je ne peux même pas voir l’affiche ni entendre le son guttural émis par cette chose, sans frissonner. (Quoi ? Vous vouliez une image ? Rêvez pas, c’est mort.)

Nous ne restons que quatre ans au collège, et pourtant nous changeons beaucoup. Dès le début de la 4e, les charmants bambins se métamorphosent en adolescents. A ce titre, on accorde moins de place à la féerie, et on veut à tout prix prouver sa maturité, au point de devenir ridiculement rebelle. J’imagine que cela concorde parfaitement avec l’évolution de mes goûts cinématographiques. Si j’aimais déjà l’acteur Robert De Niro depuis longtemps (notamment après l’avoir vu dans L’éveil), je commençai à entretenir une passion dévorante pour sa filmographie qui – il faut le dire – est ponctuée de plusieurs films de mafia. Encore aujourd’hui, mon film favori est certainement Casino, réalisé par Martin Scorsese en 1995. Je dus le découvrir à la fin du collège et je tombai immédiatement sous son charme. L’histoire prend place à Las Vegas où Sam (Robert De Niro) et Nicky (Joe Pesci) tentent de se faire une place. Ils y rencontrent notamment Ginger (Sharon Stone), une courtisane irrésistible. On pourrait croire que Casino fait l’apologie de ce monde de strass et de paillettes où les apparentes bonnes manières dissimulent le meurtre et la trahison ; mais il n’en est rien. Le film de Martin Scorsese, tel le mythe d’Icare, dépeint des personnages qui se brûlent les ailes et connaissent une véritable descente aux enfers. Oh et je valide les flash-back, la voix-off ainsi que les costumes de Robert De Niro.

C’est en 2005 que sort Les Producteurs, l’adaptation d’une célèbre comédie musicale de Broadway. Je le découvris environ trois ans plus tard, au beau milieu de mes années de lycée. Le film raconte l’histoire de Leo (Matthew Broderick) et Max (Nathan Lane), qui décident de monter un flop, à Broadway, afin de garder ensuite une grande partie de l’argent qui a été investi dans le spectacle. Il s’agit d’une satire du show-business, qui n’épargne personne et parodie Adolf Hitler de manière assez mémorable. J’avais endoctriné ma meilleure amie de l’époque puisque nous nous étions déguisées en Leo et Max, le jour du carnaval, en première. Les Producteurs est certainement révélateur de l’humour bien particulier qui allait devenir le mien. Le film n’a sans doute fait qu’accentuer mon amour pour les comédies musicales, en plus de me donner envie de porter des chaussures bicolores des années 50.

Passage à l’âge adulte et construction [2009-2011]

Le lycée fut une période charnière en terme de découvertes. Ça n’a rien de surprenant. Enfant, nous cherchons à ressembler à nos héros favoris, sans y croire réellement. Un peu plus vieux, on est en quête de repères pour se construire véritablement. Fidèle à mes origines, j’avais décidé de suivre la section européenne d’italien, au lycée. Pendant ce cours renforcé, le professeur nous fit découvrir Une Journée Particulière (1977). Durant la seconde guerre mondiale, Antonietta, une mère au foyer (Sophia Loren) tente d’échapper à un quotidien monotone et dévalorisant. C’est alors qu’elle rencontre un homme solitaire qui va changer sa vie : Gabriele (Marcello Mastroianni). Or, celui-ci cache son homosexualité. Une Journée Particulière n’est pas un film que j’ai vu un grand nombre de fois, mais il m’a marquée au fer rouge. Non seulement il m’a fait découvrir deux comédiens immenses, mais il m’a initiée au cinéma italien. C’est aussi et surtout la première fois que j’ai été à ce point sensible à un film abordant des thématiques LGBT+.

Ma plus importante découverte cinématographique se passe aussi au lycée. Nous sommes en 2009, j’ai dix-sept ans et suis en terminale littéraire. Comme le lecteur DVD est tombé en panne, nous décidons de sortir une vieille cassette vidéo. Nous jetons notre dévolu sur Le Bossu de Notre-Dame (1996), un Disney que je n’ai jamais plus apprécié que cela, mais que j’ai envie de redécouvrir. Et dès les premières minutes, la claque est monumentale. Il ne faut pas plus d’une chanson pour que je tombe amoureuse de l’atmosphère, de l’histoire et du narrateur : Clopin Trouillefou. Le revisionnage du Disney m’incite à me renseigner sur le mythe de Notre-Dame de Paris, qui a vu éclore de nombreuses adaptations. Je suis très vite impressionnée par la prestation de Daniel Lavoie, incarnant Frollo, dans la comédie musicale de 1998. J’enchaîne avec le roman, et je tombe cette fois-ci sous le charme de la plume de Victor Hugo, qui n’a pas son égal pour narrer des histoires tragiques. Les dés sont jetés. La fatalité a frappé. Le Bossu de Notre-Dame va orienter ma vie tant professionnelle que personnelle. Après le BAC, je décide d’aller en fac de lettres. En Master, je ferai deux années de recherche sur Victor Hugo. Après quoi, je deviendrai professeur de français. En 2010, je tiens par ailleurs un blog sur lequel je parle de Notre-Dame de Paris. Le pseudo de Hauntya commence à fleurir dans mes commentaires, et fin 2011, nous allons voir ensemble un concert rendant hommage à la comédie musicale, à Paris… Je me demande parfois à quoi aurait ressemblé ma vie si le lecteur DVD avait tenu bon, ce jour-là…

Le Bossu de Notre-Dame a eu un impact « monumental » sur ma vie, et je ne dis pas ça parce que ça parle d’une cathédrale. Cela m’a éveillé à la littérature du dix-neuvième siècle ou du tout début du vingtième siècle. Je devins ainsi tout aussi fan des Misérables dont, malheureusement, aucune adaptation cinématographique ne mérite de figurer ici. Outre Jean Valjean et Javert, je découvris Le Fantôme de l’Opéra. Le personnage imaginé par Gaston Leroux a été de nombreuses fois adapté. Rien ne vaut la comédie musicale de 1986, elle-même portée au cinéma en 2004. Je n’ai vu le film de Joel Schumacher qu’en 2011, mais il ne fit qu’accentuer mon goût pour les comédies musicales ou les personnages brisés. C’est d’ailleurs de là que vient mon pseudonyme sur internet : F. de l’O.

Bien qu’il soit sorti en 2013, Dans l’ombre de Mary m’a aidé à traverser, d’une certaine façon, une période de ma vie qui s’est déroulée deux ans plus tôt. Si c’est trop intime pour en parler ici, du mois puis-je aborder les thématiques du film, qui narre la rencontre houleuse entre Walt Disney (Tom Hanks) et P. L. Travers (Emma Thompson), avant la conception du film Mary Poppins. Je ne l’ai pas précisé mais, petite, j’ai dû voir cette comédie musicale presque autant que Le Roi Lion. Non seulement Dans l’ombre de Mary est très intéressant, mais c’est aussi une vraie madeleine de Proust pour celles et ceux qui ont grandi avec la gouvernante volante. Dans l’ombre de Mary aborde des thématiques puissantes comme les blessures d’enfance, les relations parentales et le besoin de pardonner pour continuer à avancer. Mon seul regret est que le titre français ne soit pas plus fidèle à l’original, tellement plus révélateur : Saving Mr. Banks.

Années d’études et séries [2012-2016]

Une nouvelle ère débute en 2011-2012, alors que j’ai 19 ou 20 ans. A cette époque, je suis en fac de lettres, à Avignon. Je n’ai jamais regardé beaucoup de séries, et pourtant l’une d’entre elles va me réconcilier avec le genre. Je pense à un logo qui grésille puis à une musique épique. Je pense évidemment à Game of Thrones. J’ai la chance d’avoir suivi la série peu de temps après la sortie de la première saison. De fait, j’ai été témoin de son essor et de l’impact monumental qu’elle a eu sur le public, dans les années 2010. Je suis contente d’avoir connu cette époque où la plupart des gens attendaient la saison suivante, en spéculant et en élaborant des théories diverses et variées. Game of Thrones a entraîné une telle folie collective que tout le monde – ou presque – regardait l’épisode le soir-même, pour ne pas se faire spoiler, et pour mieux attendre la semaine suivante avec impatience. Les méthodes de diffusion ayant changé, j’ai l’impression que nous ne rencontrerons pas une telle frénésie de sitôt. Il est inutile de préciser que je n’ai pas aimé Game of Thrones juste parce que c’était populaire. A mon sens, cette œuvre a permis de redorer le blason des séries. Les chutes des épisodes la rendaient addictive et les effets spéciaux n’avaient pas à rougir face à des productions hollywoodiennes. Vous connaissez mon affection pour les personnages sournois ou brisés et j’étais bien sûr du côté de Littlefinger ou de Stannis Baratheon. Bien sûr, la fin a été tant bâclée qu’elle en a déçu plus d’un. Mais selon moi, ce n’est pas une raison pour nier l’impact monumental de cette œuvre sur la pop culture.

A la même époque, j’ai découvert une série plus ancienne, qui datait de 2000-2005. Il s’agit de Queer as Folk (US). La série dépeint la vie d’un groupe d’amis gays, vivant à Pittsburgh. Elle se concentre principalement sur Brian, un Dom Juan gay des temps modernes. En matière d’érotisme, la série n’a pas froid aux yeux. Elle ne se concentre pourtant pas exclusivement sur le sexe, loin de là. Queer as Folk narre les déboires et les joies d’amis âgés entre 20 et 30 ans. La série le fait avec une telle authenticité qu’on s’identifie à eux ou qu’on finit par les considérer comme des copains de longue date. De fait, bien que les épisodes soient relativement indépendants, on devient addict. Or, vers 2012-2013, il était plus difficile d’accéder au contenu audio-visuel que l’on souhaitait. Je me souviens avoir exploré de nombreux magasins de DVD d’occasion, afin de compléter ma collection. Enfin, Queer as Folk est une œuvre avant-gardiste et phare pour la communauté LGBT+. Encore aujourd’hui, elle reste chère aux yeux de nombreuses personnes ayant appris à se connaître, à travers elle.

L’ère des séries n’est pas terminée, loin de là. En 2010 sortit une série qui n’avait pas à pâlir face à Game of Thrones. Malheureusement, elle a duré plus longtemps, au point de perdre grandement en qualité. Qu’importe, car les premières saisons étaient très spectaculaires. J’ai mis quelques années avant de me lancer dans The Walking Dead, et surtout d’en devenir fan. De fait, je devais avoir 22 ou 23 ans, et je poursuivais mes études à Montpellier. Si j’ai mis autant de temps pour découvrir la série, c’est parce que – je le confesse – j’avais peur des morts-vivants, notamment à cause d’un certain Resident Evil, découvert trop tôt. Non seulement The Walking Dead m’a réconcilié avec ces viles créatures, mais elle m’a également permis de renouer avec les jeux vidéo. Je crois sincèrement que si je n’avais pas décidé de jouer à l’adaptation Telltale de The Walking Dead, d’abord sur PC ; je n’aurais pas rebasculé de la sorte dans le monde des jeux vidéo. Je ne peux qu’être redevable envers la série, pour cela. Oh, et j’étais fascinée par le personnage du Gouverneur aussi. Oui, je sais, je suis irrécupérable, mais son arc de rédemption (qui s’avère être un échec à cause de sa monstruosité) m’avait énormément marquée.

Entrée dans la vie active [2017-2020]

Une autre série a changé ma vie, en 2019. Elle était sortie deux ans plus tôt, mais, comme elle était trop populaire, j’avais refusé de la voir, par simple esprit de contradiction. Ce qu’on peut être bête. J’avais 26 ou 27 ans et j’étais désormais dans la vie active, puisque j’étais professeur, en Seine et Marne. C’est là que j’ai découvert La Casa de Papel. D’une certaine façon, j’ai renoué avec d’anciens amours, puisque cette série espagnole est une sorte de huis-clos, resserré autour d’une bande de braqueurs, aux personnalités hautes en couleurs et dont les dialogues rappellent le cinéma de Tarantino. Je suis très tôt tombée sous le charme du personnage de Berlin, (un dandy incarné par Pedro Alonso), non pas à cause des facettes problématiques de sa personnalité ; mais de sa relation avec son frère, Le Professeur, (interprété par Alvaro Morte). Mystic Falco s’est, pour sa part, identifié à la tête pensante du braquage. Ainsi, nous nous sommes projetés sur les scènes fraternelles entre les deux personnages et cela a scellé notre amitié. Les parties suivantes de La Casa de Papel sont probablement moins flamboyantes mais nous avons retrouvé ces deux personnages que nous aimions tant, avec plaisir. Au fil des saisons, ils dévoilaient davantage leur humanité, ce qui facilitait l’identification. J’en suis venue à la conclusion que, une fois adulte, on ne cherche plus à imiter des personnages ou à se construire à travers eux. On cherche, dans les séries et les films, des choses qui nous sont familières ou qui nous ressemblent. Pour couronner le tout, j’ai eu la chance de rencontrer Pedro Alonso, à Paris, en 2019. Le comédien était tout aussi charismatique que son personnage (moins le côté psychopathe). Un souvenir que je conserve précieusement.

Bien que L’Orphelinat soit sorti en 2007, le film a une signification très différente pour moi, depuis 2020. L’année 2020-2021 est l’une des pires de mon existence, pour des raisons sur lesquelles je ne reviendrai pas. Ce film d’horreur espagnol réalisé par Juan Antonio Bayona et du même ton que Le Labyrinthe de Pan ; revisite de façon tragique le mythe de Peter Pan. Ses thématiques vont de la perte de l’innocence, jusqu’au deuil en passant par la culpabilité. Je pense qu’il sera difficile à visionner, désormais, mais d’autant plus essentiel. (Retrouvez mon article sur L’Orphelinat, rédigé sur Pod’Culture.)

Un nouveau départ [2021-2022]

Récemment, je me suis fait la réflexion qu’il est moins fréquent que je devienne absolument fan d’une œuvre. Sommes-nous forcément blasés, quand on atteint 30 ans ? Ou suis-je simplement devenue plus sélective ? Peut-être n’ai-je simplement plus besoin d’œuvres pour me construire, comme autrefois ? Et pourtant, en 2022, je suis de nouveau tombée amoureuse d’un film. Cela n’était pas arrivé depuis longtemps, si l’on constate la longue ère de séries. J’ai ainsi donc découvert Drunk, un film danois dans lequel Mads Mikkelsen incarne un professeur dépressif qui se met à boire, avant d’aller faire cours. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le long-métrage n’est ni déprimant, ni une apologie de l’alcoolisme. Au contraire, on a de l’empathie pour ces professeurs qui font le point sur leur existence, et font de leur mieux pour s’en sortir. A ce titre, la scène finale est absolument merveilleuse. Drunk est un excellent film, c’est certain, mais je l’ai surtout découvert au bon moment. Après avoir moi-même traversé une période difficile, je venais d’entreprendre un nouveau départ. Ainsi, peu importe notre âge, des œuvres peuvent continuer à nous toucher en plein cœur ou à illustrer un stade de notre existence. Je me demande, parfois, quelle sera la prochaine œuvre qui me touchera à ce point, ou qui m’accompagnera aussi longtemps. Je ne suis pourtant pas pressée de le découvrir. Chaque chapitre mérite d’être savouré, avant qu’une nouvelle page ne se tourne. Si vous avez aussi envie de vous prêter à cet exercice, n’hésitez pas à me faire part de vos films et séries de prédilection, dans les commentaires, sur twitter, voire même en faisant votre propre article.