
III. L’analyse de scènes clés
J’aimerais maintenant m’appesantir sur deux scènes particulières de La Chasse et de Drunk, ainsi que sur leur épilogue respectif. Si vous n’avez pas encore vu ces films, cette partie contient forcément des spoilers, aussi pouvons-nous nous donner rendez-vous à la conclusion.
Deux scènes marquantes

La Chasse : Lucas (Mikkelsen) fixe son ancien ami, dans l’église.
La Chasse est un film dans lequel la tension monte lentement mais sûrement. Le climax est atteint durant la scène de l’église, passage culte du film, représenté d’ailleurs sur l’affiche. Alors que Lucas était, jusqu’ici, un homme qui se laissait trop faire, presque passif ; il décide enfin de mettre un point final à cette histoire. A ce stade du film, la police a déjà mené son enquête et l’a relâché, ce qui n’empêche pas le tribunal populaire de continuer à le considérer comme coupable, et à le traiter comme tel. L’église n’est pas un lieu anodin dans la mesure où, pour la messe de Noël, presque tout le village est présent. On peut peut-être aussi entrevoir un jugement religieux, qui est supposé être omniscient et donc juste. Plutôt que de rester cloîtré chez lui, le soir de Noël, Lucas décide donc de prendre son courage à deux mains, pour assister à la messe. Si personne n’ose interrompre la chorale des enfants, beaucoup de regards sont posés sur lui ; en particulier celui des parents de Klara. Ce qui est inouï dans cette scène, c’est qu’elle contient très peu de dialogues. Tout passe par le regard des acteurs et par le jeu intense de Mads Mikkelsen, qui aurait pleuré pendant huit heures, sans interruption, durant le tournage. On voit Lucas, à bout et encore couvert de blessures, passer par plusieurs étapes et craquer, pour de bon. Alors que l’on pourrait s’inquiéter pour sa survie, ce sont finalement l’indignation et la colère qui l’emportent. Il décide de se lever pour confronter son ami, Theo, verbalement puis physiquement. Il tente, une dernière fois, de le convaincre qu’il est innocent. Il implore, ou plutôt ordonne, qu’on le laisse enfin tranquille. Lucas a déjà beaucoup enduré, psychologiquement et physiquement ; ils sont même allés jusqu’à tuer son chien. A vrai dire, c’est seulement la deuxième fois que ces deux hommes discutent ensemble, alors qu’ils sont les principales personnes concernées par cette histoire. Lucas a beaucoup souffert du manque de communication. De fait, c’est une confrontation cruciale, entre les deux individus. Après cette éclat, et une discussion avec Klara, Theo finit enfin par croire son ami.

Drunk : On peut dire que Martin est au pied du mur
La scène que j’ai sélectionnée pour Drunk est moins culte, mais toutefois marquante, comme le souligne cet article du Rayon Vert. Dès le début du film, Martin est présenté comme un bon danseur. Fait surprenant, alors que ses amis éméchés se permettent des pas de danse, à plusieurs reprises durant le film ; on ne voit jamais Martin danser. Quand on connaît la scène finale de Drunk, ce petit effet de suspense est le bienvenu, mais nous y reviendrons plus tard. La seule scène de Martin un tant soit peu chorégraphiée survient à peu près à 48 minutes de film. Celui-ci a un peu trop bu et se rend tout de même sur son lieu de travail. Il enchaîne, de façon mécanique mais fluide, des gestes très banals, sous le regard des autres enseignants, et au rythme d’une musique classique. Cela ressemble à s’y méprendre à un ballet, dans lequel Martin maîtrise tous ses gestes, mais paraît toutefois dans un état second. Or, en voulant sortir de la salle des profs, il heurte le mur de plein fouet et la musique est brutalement interrompue. Ce décalage fait sourire, mais il s’agit davantage que d’une scène comique. On pourrait même parler de clé de lecture du film. La comédie peut durer un moment, mais tôt ou tard le rideau finit par tomber. Il est maintenant temps de parler de la scène finale de chaque film. Elles sont primordiales dans la mesure où elles offrent une vision supplémentaire à l’appréhension de l’œuvre, tout en restant ouvertes et libres à interprétation. D’ailleurs, l’épilogue de Drunk est généralement utilisé dans les affiches du film.
Les épilogues

Mads Mikkelsen incarne Lucas, dans La Chasse
L’intrigue de La Chasse est resserrée sur seulement deux mois. Le film fait pourtant une ellipse d’un an, lors de l’épilogue. Lucas se rend au club de chasse, avec son frère et son fils Marcus (Lasse Fogelstrom). Ils offrent un fusil à l’adolescent, afin qu’il puisse tuer sa première proie, et ainsi devenir un homme. J’ai beau ne pas soutenir la pratique de la chasse, on sent que c’est un rite important pour eux, et surtout une journée plutôt joyeuse et festive. Lucas salue et discute avec plusieurs personnes, comme s’il avait été réhabilité, mais on le sent nerveux. Durant le discours de son frère, il cherche les regards qui pourraient trop s’appesantir sur lui. Certaines personnes continuent-elles à le juger, ou n’est-ce qu’un effet de son imagination, dû au traumatisme ? Ce n’est pas une scène de tension pour autant. Après tout, Lucas a pu s’occuper de Klara, signe qu’ils se sont réconciliés, et que plus personne ne se méfie vraiment. Et pourtant… Lorsque Lucas part chasser et s’éloigne du groupe, un homme le met en joue et tire juste à côté de lui, en guise d’avertissement. La silhouette mystérieuse semble hésiter à l’abattre, avant de disparaître, cachée par le contre-jour. Le dernier plan du film s’arrête sur le visage de Lucas, silencieux et en état de choc. Il réalise enfin qu’il ne sera jamais lavé de tout soupçon, que les villageois sont simplement hypocrites et même que sa vie est menacée. Il ignore qui a tiré et il ne le saura peut-être jamais. Cette fin est terrible car Lucas n’a aucune issue de secours, à part peut-être celle de s’exiler du village où il a toujours vécu. Elle est d’autant plus glaçante quand on sait que la fin alternative montre Lucas se faire exécuter, sans sommation. Mais je ne suis pas mécontente que Vinterberg ait opté pour une fin ouverte. L’incertitude et l’insécurité qui en découlent sont tout aussi glaçantes.

Mads Mikkelsen renoue avec la danse, dans la scène finale de Drunk
Quant à l’épilogue de Drunk, il s’agit de l’une de mes scènes préférées du cinéma, en général. Après le suicide et les funérailles de leur ami Tommy ; Peter, Nikolaj et Martin se réunissent dans le restaurant du début. Seules trois chaises sont occupées désormais et ils pensent, non sans désespoir, à leur ami. La fin est toutefois plus optimiste, dans le sens où l’on sent qu’ils sont prêts à s’arrêter de boire, pour renouer avec leur famille respective. Martin est même sur le point de se réconcilier avec sa femme, par textos, après avoir appris qu’elle l’avait trompé. Ils s’aperçoivent alors que les lycéens fêtent la réussite de leurs examens, habillés en marins, près du quai. Forcément, la célébration est arrosée. Les trois enseignants décident de rejoindre leurs élèves, qui les acclament et les félicitent. « Tu vois qu’ils nous aiment », souligne Martin, à un Peter assurément ému. Contre toute attente, Martin accepte alors de boire un coup. Tandis que les premières notes de What a life retentissent, le protagoniste se met enfin à danser. Et alors, si on ignore que Mads Mikkelsen a été gymnaste puis danseur professionnel, avant de faire du cinéma ; la surprise est à son comble. Martin est en effet un très bon danseur. La scène n’est évidemment pas gratuite, car la chorégraphie de la danse représente tout le dilemme intérieur de Martin. Après ce qui est arrivé à son ami, va-t-il continuer à boire et sombrer à son tour, ou, au contraire, va-t-il se relever et embrasser pleinement la vie ? C’est une danse de joie et de deuil à la fois. Martin esquisse d’abord quelques pas avec la canette à la main, comme si elle était sa partenaire, dans cette danse comme dans la vie. Après cet instant de plénitude, il fait une pause sur le banc en scrutant l’horizon, où il aperçoit un bateau similaire à celui dans lequel Tommy s’est suicidé. Il a l’air abattu, puis de nouveau déterminé, tandis que le refrain reprend. La chorégraphie alterne entre des gestes légers et plus combatifs. Et finalement, il donne un coup de pied dans la canette, signe éventuel d’adieu avec l’alcool. Martin continue son show, entre mouvements de boxe et acrobaties terrestres ou aériennes. Il finit tout de même par rejoindre les autres, pour danser avec eux, jusqu’au plan final. L’image s’arrête sur Martin, qui plonge dans l’eau. Comme le dit Vinterberg, la fin est une fois encore ouverte. Est-ce que Martin fait une chute libre, ou au contraire, est-ce qu’il s’envole enfin ?
| I. Du jardin d’enfants à la Terminale | II. Une science sociale | Conclusion : Des œuvres amorales ? |
Il me faudra vraiment voir Festen, et revoir la Chasse. J’ai ici beaucoup moins de choses à dire sur Annette (ce dernier est plus sujet à interprétation également), et cela fait déjà plusieurs années que j’ai vu la Chasse, je ne conserve donc qu’une ambiance générale en mémoire. Mais je comprends parfaitement pourquoi tu en fais un dyptique, non seulement par le réalisateur et les acteurs, mais aussi par leur action réaliste, sans jugement moralisateur, par leur crudité parfois aussi. C’est un vrai plaisir de découvrir la Chasse et notamment l’analyse des scènes-clés, ainsi. Bien sûr que c’est évident, mais les mises en scène sont aussi bien scénarisées qu’un roman, et ainsi aucun cadrage ou symbolique ne devrait m’étonner,mais ces détails me surprennent chaque fois tant ils sont criants de choix et de précision. Je suis aussi ravie d’avoir ainsi (un peu) pu découvrir le cinéma danois avec toi, même si je n’en ai pas vu autant.
Par ailleurs, la Chasse me fait immanquablement penser à We need to talk about Kevin, film britannique où on suit le quotidien et les souvenirs d’une mère, qui peine à comprendre pourquoi elle a un fils psychopathe. Le village autour d’elle lui fait subir une grande discrimination et une hostilité sans pareille, comme si c’était sa faute. Là aussi, c’est l’effet de foule, l’idée qui se répand comme un virus dans la société.
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C’est sûr que La Chasse et Festen méritent aussi d’être vus. Submarino aussi éventuellement. Merci pour le conseil et pour le commentaire !
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Très intéressant comme diptyque ! Drunk est dans ma liste de films à voir. Si le propos de La Chasse est très intéressant, je ne suis pas certaine d’être prête émotionnellement à le regarder (rien que le fait qu’on ait tué son chien, ça fait partie des scènes que j’arrive plus à visualiser ou dont la mention m’est difficile). Peut-être un jour parce que tout ce que en dis donne envie !
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J’espère que Drunk te plaira ! En général, il touche les gens à qui je le conseille. Ah, si tu ne te sens pas, effectivement, je ne t’encourage pas à passer le cap de La Chasse. Il y a des films comme ça. Merci pour ton commentaire !
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