
II. Une science sociale
Des thèmes maîtrisés

La Chasse : Nous ne le savons pas encore, mais Lucas est une proie.
Sans surprise, le titre de La Chasse est polysémique. Le film nous fait assister à la pratique et aux rites du club de chasse. Mais après le mensonge de la petite Klara, c’est une nouvelle forme de chasse qui débute, avec un tout autre gibier. Le champ sémantique de la chasse est omniprésent, tout au long du film, avant même que Lucas ne soit soupçonné de quoique ce soit. Quand il arrive pour la première fois sur son lieu de travail, les enfants se sont cachés pour le surprendre et lui bondir dessus. Mais ce qui est alors un jeu de chasse joyeux et complice ne va pas durer. A presque 9min de film, alors que Lucas a une discussion houleuse avec son ex-femme, au téléphone, il se place au centre du plan, près d’un miroir. Son reflet semble alors prisonnier d’un rectangle étriqué, comme s’il était piégé. Par-dessus tout, au fur et à mesure que Lucas avance, son reflet est positionné de telle façon que la silhouette sur la peinture semble lui donner un coup de fourche dans le crâne. A ce stade, l’intrigue n’a pas encore été lancée ; mais l’indice n’en est que plus subtile et judicieux. Lucas va rapidement devenir le vrai gibier de ce film, qui relate ni plus ni moins une chasse aux sorcières. Les autres membres du village vont agir comme une meute, en se liguant contre lui et en cherchant à le lyncher, sans autre forme de procès. Lucas va être victime de la loi de la jungle, et de violences psychologiques et physiques inouïes. Il sera chassé de son travail puis des lieux de vie publics, comme le supermarché, avant que les choses ne dégénèrent encore.
Certes, il n’y a pas besoin d’expliquer le titre Drunk, le film parlant de quatre professeurs qui plongent dans l’alcool pour fuir un quotidien morose. Le long-métrage a cependant une forme bien à lui, et tout aussi pertinente. Drunk débute par une citation de l’auteur danois S. Kierkegaard, ce qui pourrait être l’introduction d’une dissertation somme toute scolaire. Or, nos quatre professeurs n’ont pas l’impression d’être alcooliques, car ils sont convaincus de mener une expérience sociale (ils auraient pu créer un compte Youtube ou Tik Tok). Nikolaj mentionne un philosophe norvégien (F. Skarderud), ayant énoncé la théorie selon laquelle l’homme naît avec un déficit d’alcool de 0,5g dans le sang. Nous aurions donc besoin de combler ce déficit pour gagner de la confiance en soi, de la joie de vivre ou encore de la créativité. Les quatre enseignants vont littéralement écrire un essai, dont les titres des trois chapitres sont présentés à l’écran. C’est ainsi qu’ils pensent contrôler leur taux d’alcoolémie et leur dépendance à l’alcool. De fait, le film est structuré de la même manière qu’une dissertation, comme nous allons le voir.
De la psychologie et de la philosophie

La Chasse : Klara (A. Wedderkopp) et sa mère Agnes (A. L. Hassing)
La Chasse, comme Drunk, reposent sur des théories psychologiques ou philosophiques. T. Vinterberg aurait écrit La Chasse, après qu’un psychologue lui ait confié que « l’idée est comme un virus ». De la même manière que Drunk ne parle pas vraiment d’alcool, La Chasse ne parle guère de pédophilie. Dans le film, nous n’avons pas l’ombre d’un doute que Lucas est innocent. C’est donc le comportement des autres membres du village qui est étudié. Qu’est-ce qui est propre à un virus ? Sa contagion. La première personne à laquelle Klara se confie est la directrice de l’école, Grethe (Susse Wold). Seule, cette dernière essaie de rester mesurée et de ne tirer aucune conclusion hâtive. C’est toutefois son devoir d’agir, et nous ne pouvons que la comprendre et la soutenir. Pourquoi une enfant irait-elle inventer cela ? Il est normal qu’elle intervienne et cherche à la protéger. Mais à partir du moment où elle commencera à en parler à autrui, non seulement la rumeur va se propager comme une traînée de poudre ; mais à force d’échanges et de ruminations, tous vont mutuellement se persuader que la culpabilité de Lucas est irréfutable. Ce tribunal populaire ne sera bâti à partir d’aucune preuve tangible, puisqu’il n’en existe pas ; mais seulement à partir de la parole de Klara. D’ailleurs, la fillette admet assez rapidement avoir menti. Mais les adultes, certes soucieux de son bien-être, surinterprètent ses paroles ou la persuadent qu’elle a tout oublié, à cause du stress post-traumatique. Malheureusement, il n’y a aucun remède à ce virus là. Non seulement la contagion est étonnamment rapide ; certains retournant leur veste en moins de 24 heures, mais elle n’épargne personne. Klara est l’une des premières victimes de cette histoire puisqu’on la persuade qu’elle a souffert et que la tension au village est palpable. L’attitude des adultes, qui part d’une bonne intention, ne protège donc pas l’enfant elle-même. Lucas, quant à lui, est bien impuissant face à tout cela. Le virus n’épargnant personne, La Chasse est un film tout sauf manichéen.

Drunk : Les quatre profs, bourrés, essaient d’attraper une morue (fraîche).
On retrouve cette même subtilité chez Drunk, qui constate les effets positifs et surtout négatifs de l’alcool, sans chercher à le célébrer, ni à condamner celles et ceux qui en consomment. La première partie de l’essai ne consiste qu’à vérifier l’hypothèse selon laquelle il manquerait 0,5g d’alcool dans le sang humain. Les quatre enseignants vont donc en cours, légèrement éméchés. A ce stade, le film est léger et même comique. En dehors de quelques soucis d’élocution, Martin reste maître de lui-même. Il a cependant plus confiance en lui. Il se permet de faire preuve d’originalité et même d’humour, dans ses cours, ce qui épate et ravit ses élèves. Les enseignants sont tellement satisfaits du résultat qu’ils décident de passer à la deuxième étape, consistant à atteindre un niveau d’alcoolémie « personnalisé ». C’est à ce moment là que le film est interrompu par une série d’images d’archives, dans lesquelles des personnalités politiques réelles apparaissent éméchées à la télévision. Vinterberg est-il dans la dénonciation ou se contente-t-il de structurer son film, comme un essai, jusqu’au bout ? Après tout, toute dissertation se doit de présenter des exemples ou arguments d’autorité. Quoiqu’il en soit, Martin et ses amis semblent mieux se porter. Ils sont fiers des progrès entrepris par leurs élèves, et Martin parvient même à se rapprocher de sa femme et de ses enfants. Alors que Peter est persuadé que leurs élèves les oublieront dès qu’ils auront réussi leurs examens ; Martin a la conviction que certains se rappelleront d’eux toute leur vie, grâce à cette année hors du commun. Certains dialogues sur la condition des professeurs sont magnifiques. Mais là aussi, Vinterberg sème des indices, montrant que l’entourage de nos quatre larrons n’est pas dupe. Des bouteilles sont retrouvées dans le gymnase du lycée, ce qui éveille la vigilance de la principale. L’épouse de Nikolaj les soupçonne aussi d’être régulièrement bourrés. Alors surgit la partie 3 : le « taux d’alcoolémie maximal ». Même si cette expérience a lieu dans le cadre privé et non professionnel, Martin flaire – comme nous – la fausse bonne idée. Il veut s’arrêter là, mais la tentation est trop grande, et il passe une nuit de folie avec ses compères. Sans surprise, il s’agit de l’arc le plus sombre du film. C’est une déchéance pour Nikolaj, qui pisse au lit, devant toute sa famille, mais aussi pour Martin, qui n’arrive pas à rentrer chez lui et est retrouvé inconscient, par les voisins, le lendemain matin. En dépit de quelques indices, la mise en scène et le montage se concentraient tellement sur les quatre protagonistes que – comme eux – nous pensions qu’ils étaient discrets. Or, à ce stade du film, le couperet tombe, et l’on se rend compte que leurs proches s’inquiétaient pour leurs problèmes d’alcool, depuis un moment. Cette expérience entraînera des conséquences suffisamment graves pour les convaincre du risque d’alcoolisme et de la nécessité d’arrêter. Mais bien sûr, je m’en voudrais de divulgâcher l’intrigue.
Un réalisme brut mais humain

M. Mikkelsen et T. Vinterberg, sur le tournage de Drunk
La Chasse et Drunk font parfois polémique car ils abordent des sujets délicats, comme la pédophilie et l’alcoolisme. Nous aborderons bientôt la question de la morale dans ces films ; mais je me dois d’insister sur le fait qu’il ne s’agit pas des réelles thématiques. Ce ne sont que des prétextes pour montrer, et ce de façon très réaliste, comment un village peut se retourner contre un seul individu ; ou comment un homme essaie, plus ou moins bien, d’échapper à sa dépression. J’ai toujours été marquée par le réalisme brut de ces films, qui montrent des vérités dérangeantes, sans chercher à guider notre jugement. Vinterberg est le premier à comprendre qu’on puisse choisir de condamner ses personnages. Par ailleurs, étant moi-même prof, je me suis réjouie de retrouver, dans Drunk, un univers scolaire aussi proche de la réalité. Au cinéma, comme dans l’esprit des enfants, l’école est souvent idéalisée ou au contraire, diabolisée. Il va de soi que la réalité est autre et même que l’école a changé depuis l’époque où nous étions élèves. Désormais, comme Drunk en témoigne, les parents peuvent suivre la scolarité de leurs enfants, en temps réel, grâce au logiciel Pronote. Ils n’hésitent pas à solliciter des rendez-vous, à tort ou à raison. Les profs ne sont pas en reste. Comme on le voit dans la scène du restaurant, au début, les enseignants sont extrêmement solidaires entre eux, même quand ils ignorent comment cela se passe dans la classe de leurs collègues, une fois la porte close. Il est vrai que certains élèves ne facilitent pas la tâche aux enseignants, mais si tous sans exception s’indignent, c’est bien que le problème est inhérent au professeur. Or, ce n’est pas que Martin veuille mal faire. Mal dans sa peau, il est bien en peine de captiver ou même de tenir une classe. Il lui faut donc faire un travail sur lui-même. La Chasse et Drunk dépeignent des tranches de vie, qui tapent toujours dans le mille. En dépit de la neutralité de leur réalisateur, ils sont profondément humains et authentiques, en particulier Drunk, que Vinterberg présente comme une célébration de la vie.

La Chasse : Lucas (Mikkelsen) confronte Theo (Larsen)
Quelques jours après le début du tournage, la fille de Thomas Vinterberg, alors âgée de seulement 18 ans, est décédée dans un accident de voiture. Le réalisateur, anéanti, a tenu à continuer et à terminer son film, pour lui rendre hommage. Si le scénario n’a connu aucun changement drastique, le metteur en scène confie avoir modifié des dialogues, ajouté des silences, voire allégé la fin. D’après Le Point, Vinterberg confie avoir écrit Drunk « comme une forme de rébellion contre la planification à l’excès d’une vie rationnelle et comme un plaidoyer pour le lâcher-prise, pour l’abandon. Le film ne nie jamais que l’alcool, consommé à l’excès, peut très bien détruire des familles entières et prendre des vies ». Il transmet un message épicurien, selon lequel il ne faut pas prendre la vie trop au sérieux et savoir lâcher prise. Signe que Drunk n’est pas non plus une apologie de l’alcoolisme, le réalisateur n’a pas souhaité que ses acteurs principaux boivent réellement sur le plateau, comme l’auraient fait certains adeptes de l’Actors Studio. Cela aurait été d’autant plus malvenu que Thomas Bo Larsen (Tommy) était alors inscrit aux Alcooliques Anonymes.
Cette parenthèse sur Thomas Bo Larsen, qui apparaît dans les deux films, me permet de souligner un lien discret mais particulièrement touchant entre les deux long-métrages. Dans Drunk, et surtout La Chasse, on comprend que les personnages de Mads Mikkelsen et Thomas Bo Larsen sont particulièrement unis. Dans La Chasse, Theo répète plusieurs fois que Lucas est son meilleur ami, ce qui ne l’empêche certes pas de se retourner contre lui. Au début du film, Klara répète les mots de son père en disant à Lucas qu’il doit garder « la tête haute et les pieds sur terre. » Une sorte d’avertissement ou de conseil que Tommy transmet lui-même à Martin, dans le dernier arc de Drunk : « Relève la tête camarade, c’est comme ça que je veux me souvenir de toi… »
| I. Du jardin d’enfants à la Terminale | III. L’analyse de scènes clés | Conclusion : Des œuvres amorales ? |
Il me faudra vraiment voir Festen, et revoir la Chasse. J’ai ici beaucoup moins de choses à dire sur Annette (ce dernier est plus sujet à interprétation également), et cela fait déjà plusieurs années que j’ai vu la Chasse, je ne conserve donc qu’une ambiance générale en mémoire. Mais je comprends parfaitement pourquoi tu en fais un dyptique, non seulement par le réalisateur et les acteurs, mais aussi par leur action réaliste, sans jugement moralisateur, par leur crudité parfois aussi. C’est un vrai plaisir de découvrir la Chasse et notamment l’analyse des scènes-clés, ainsi. Bien sûr que c’est évident, mais les mises en scène sont aussi bien scénarisées qu’un roman, et ainsi aucun cadrage ou symbolique ne devrait m’étonner,mais ces détails me surprennent chaque fois tant ils sont criants de choix et de précision. Je suis aussi ravie d’avoir ainsi (un peu) pu découvrir le cinéma danois avec toi, même si je n’en ai pas vu autant.
Par ailleurs, la Chasse me fait immanquablement penser à We need to talk about Kevin, film britannique où on suit le quotidien et les souvenirs d’une mère, qui peine à comprendre pourquoi elle a un fils psychopathe. Le village autour d’elle lui fait subir une grande discrimination et une hostilité sans pareille, comme si c’était sa faute. Là aussi, c’est l’effet de foule, l’idée qui se répand comme un virus dans la société.
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C’est sûr que La Chasse et Festen méritent aussi d’être vus. Submarino aussi éventuellement. Merci pour le conseil et pour le commentaire !
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Très intéressant comme diptyque ! Drunk est dans ma liste de films à voir. Si le propos de La Chasse est très intéressant, je ne suis pas certaine d’être prête émotionnellement à le regarder (rien que le fait qu’on ait tué son chien, ça fait partie des scènes que j’arrive plus à visualiser ou dont la mention m’est difficile). Peut-être un jour parce que tout ce que en dis donne envie !
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J’espère que Drunk te plaira ! En général, il touche les gens à qui je le conseille. Ah, si tu ne te sens pas, effectivement, je ne t’encourage pas à passer le cap de La Chasse. Il y a des films comme ça. Merci pour ton commentaire !
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